Le feu est rouge, la moto est immobile, et pourtant le moteur monte dans les tours par petites salves. Ce réflexe est souvent vu comme de la frime. Il a pourtant d'abord une origine mécanique : à l'époque des carburateurs, un bref coup de gaz évitait au moteur de caler au ralenti. La plupart des motos récentes n'en ont plus besoin. Et en ville, faire monter le régime à l'arrêt peut valoir une amende de 135 euros.
Le site spécialisé américain SlashGear a récemment consacré un article à cette habitude. Il distingue plusieurs raisons qui se superposent : la mécanique, la mémoire des gestes, le plaisir du son et une part de mise en scène. En France, le sujet prend une dimension supplémentaire, car le Code de la route vise précisément ces comportements.
Un héritage des motos à carburateur
Avant la généralisation de l'injection électronique, le mélange d'air et d'essence était dosé mécaniquement par un ou plusieurs carburateurs. À bas régime, ce système pouvait se montrer capricieux. Un ralenti instable, un moteur froid ou un réglage imparfait suffisaient à faire caler la moto à l'arrêt. Le magazine Motomag cite d'ailleurs les calages fréquents parmi les symptômes d'un carburateur déréglé, et rappelle qu'un calage inopiné peut devenir dangereux en situation d'urgence.
Pour éviter ce désagrément, les motards donnaient de petits coups d'accélérateur en attendant le vert. Le moteur restait ainsi « vivant » jusqu'au redémarrage. Selon SlashGear, certains anciens moteurs de compétition réclamaient aussi un ralenti plus élevé pour assurer une bonne circulation de l'huile.
Tout a changé avec l'injection, qui ajuste elle-même le ralenti. Les normes antipollution européennes, notamment Euro 3 pour les deux-roues à partir de 2007, ont progressivement poussé les constructeurs à abandonner le carburateur. Le geste, lui, a survécu. Beaucoup de motards ayant appris sur des machines anciennes le répètent sans y penser, par pure mémoire musculaire.
Rodage, plaisir du son et envie d'être vu
SlashGear évoque une autre justification : le rodage d'un moteur neuf ou fraîchement révisé, période pendant laquelle il est conseillé d'éviter les régimes constants. Les guides de rodage français insistent bien sur la nécessité de varier le régime, mais ils parlent de la conduite en roulant, avec des montées en charge progressives. Un concessionnaire classe même le « gros coup de gaz pour le plaisir » au démarrage parmi les erreurs à éviter pendant cette période. Des coups de gaz à vide au feu rouge ne répondent donc pas vraiment à cette logique.
Reste le plaisir. Pour beaucoup de pilotes, la moto est autant une affaire de sensations que de déplacement. La vibration, la réponse immédiate de la poignée et la sonorité de l'échappement font partie de l'expérience. Certains installent même des silencieux adaptables pour renforcer ce son. Un coup de gaz à l'arrêt permet de l'entendre sans prendre de vitesse.
Il y a aussi une dimension sociale. Entre motards, un coup d'accélérateur peut passer pour un signe de confiance, voire pour un défi amical au feu. D'autres l'utilisent pour se signaler aux automobilistes et aux piétons, de préférence au klaxon. SlashGear note toutefois que ce signal peut surprendre ou être perçu comme agressif. Il sert parfois aussi d'exutoire à l'agacement.
Ce que dit le Code de la route
En France, la règle de base figure à l'article R318-3 du Code de la route :
Les véhicules à moteur ne doivent pas émettre de bruits susceptibles de causer une gêne aux usagers de la route ou aux riverains.
Une réponse ministérielle publiée par l'Assemblée nationale précise la portée de ce principe pour les situations d'arrêt :
Dans les agglomérations, il est interdit d'utiliser le moteur à des régimes excessifs, que ce soit au démarrage, au point fixe ou en circulation.
Le « point fixe », c'est exactement la situation du feu rouge. Surtout, les textes d'application distinguent deux infractions. La première vise l'échappement modifié ou non homologué. La seconde sanctionne le comportement : un pilote peut être verbalisé pour un usage anormalement bruyant du fait du régime moteur, de l'heure ou de la proximité de bâtiments sensibles, même si sa moto respecte le niveau sonore inscrit sur sa carte grise. Les forces de l'ordre n'ont pas besoin de sonomètre pour le constater.
La sanction prévue est une contravention de 4e classe : 135 euros d'amende forfaitaire, ramenée à 90 euros en cas de paiement rapide. Une immobilisation du véhicule peut s'y ajouter.
Les radars sonores attendent encore leur feu vert
Pour aller plus loin que les contrôles au bord de la route, la loi d'orientation des mobilités de 2019 a ouvert la voie aux radars sonores. Depuis 2022, des capteurs sont testés dans sept collectivités : Paris, Nice, Toulouse, Bron, Rueil-Malmaison, Villeneuve-le-Roi et la communauté de communes de la Haute Vallée de Chevreuse. Le seuil retenu est de 85 décibels pondérés A, sur les voies d'agglomération limitées à 50 km/h.
Avant de pouvoir verbaliser, ces appareils doivent être homologués par le Laboratoire national de métrologie et d'essais. Selon le Cerema, les premiers essais sur la piste de Montlhéry ont eu lieu les 16 et 17 décembre 2025, et l'homologation est prévue en 2026. À l'été 2026, les premières amendes automatiques n'avaient pas encore été envoyées.
Les motos de série en bon état ne sont pas la cible principale. D'après les spécialistes du secteur, un véhicule d'origine n'atteint pas 85 décibels en conduite normale à 50 km/h. Ce sont les échappements débridés et les régimes volontairement excessifs en ville qui sont visés. Autrement dit, le petit coup de gaz discret d'un motard qui a gardé ses réflexes d'antan n'a pas grand-chose à voir avec un moteur qu'on fait hurler sous les fenêtres des riverains. C'est pourtant ce second cas que la loi sanctionne déjà, radar ou pas.
