Il suffit de quelques mètres carrés de terre, à côté de la basilique de Grand, dans les Vosges, pour bousculer une certitude d'archéologue. Sur ce carré de fouille, les équipes ont dégagé au moins 500 dés à jouer en os datant de l'Antiquité. Pour situer l'écart : une fouille gallo-romaine classique en livre une dizaine, parfois quinze, sur toute sa durée. Le Conseil départemental des Vosges parle de la plus importante collection de dés à jouer jamais mise au jour pour l'Antiquité.
La découverte a été présentée en juillet, à l'issue de la campagne 2026 menée à quelques mètres de la célèbre mosaïque du site. Deux mois plus tard, les archéologues n'ont toujours pas tranché sur la question la plus simple : que faisaient là tous ces dés ?
Un bâtiment de 4,50 mètres sur 3,80 qui refuse de livrer son secret
Tout tourne autour d'une construction minuscule, mise en évidence lors des élargissements de fouille de 2023 et 2024. Elle mesure environ 4,50 mètres de long sur 3,80 mètres de large, s'ouvre vers l'est et borde une voie antique orientée est-ouest. Ses murs étaient ornés de peintures murales rouges reposant sur une plinthe jaune. Un décor soigné pour un espace aussi réduit.
Autour de ce bâtiment, le sol a livré un inventaire hétéroclite : clous de chaussure, fragments de vaisselle, ossements, fibules, monnaies frappées en bronze, aiguilles à chas, et ces fameux dés. Un détail intrigue particulièrement les chercheurs : trois exemplaires ont été retrouvés dans les fondations elles-mêmes, ce qui suggère un lien fort entre l'objet et l'édifice.
Trois pistes sont sur la table. Un atelier de fabrication de dés. Un sanctuaire. Ou un espace dédié aux jeux, placé sous la protection d'une divinité. Aucune ne l'emporte pour l'instant.
S'il est difficile actuellement de privilégier l'une de ces hypothèses, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit, pour l'Antiquité, de la plus importante collection de dés à jouer jamais découverte.
Des dés fabriqués selon une règle encore valable aujourd'hui
Les objets eux-mêmes racontent quelque chose. Les chiffres y sont reportés à l'aide d'ocelles, un double cercle gravé avec un fin touret métallique. Pour rendre la gravure plus lisible, elle pouvait être comblée avec un mélange de cire et de charbon.
Surtout, l'organisation des faces suit systématiquement le même modèle, dit type Sevens : la somme de deux faces opposées doit toujours faire sept. C'est exactement la règle qui régit encore les dés vendus aujourd'hui dans n'importe quelle boîte de jeu de société. Cette régularité, presque industrielle, plaide pour une production maîtrisée plutôt que pour une accumulation de dés perdus au fil des parties.
À quelques mètres de là, au nord, les archéologues ont aussi suivi sur une vingtaine de mètres une conduite hydraulique, avec deux frettes en fer encore en place, celles qui servaient à assembler les tuyaux en bois à l'époque romaine. Elle mène à une fosse quadrangulaire qui a pu accueillir un bassin en bois. Le comblement de cette fosse a livré, lui aussi, des dés, des céramiques, des ossements d'animaux et de nombreux fragments d'aiguilles. Sa fouille doit se poursuivre et pourrait affiner la datation de l'ensemble.
Pourquoi jouer aux dés à quelques pas d'un sanctuaire guérisseur
Le lieu n'a rien d'anodin. Le village de Grand compte aujourd'hui moins de 400 habitants, mais il occupe l'emplacement d'une grande cité gallo-romaine, Andesina, bâtie autour d'un sanctuaire dédié à Apollon Grannus, dieu guérisseur vers lequel affluaient les pèlerins. On y trouve encore un amphithéâtre de 148 mètres de grand axe, classé parmi les dix plus vastes du monde romain, qui pouvait accueillir 17 000 spectateurs, et une mosaïque de 232 m² dégagée en 1883 et conservée sur place.
Le paradoxe est là. Depuis le XIXe siècle, les archéologues cherchent à localiser précisément le temple d'Apollon Grannus. Ils ne l'ont toujours pas trouvé. En revanche, ils viennent de mettre la main sur un amas de dés sans équivalent connu.
Dans l'Empire romain, les jeux de plateau à dés étaient pratiqués par toutes les couches de la société, dans les amphithéâtres comme dans les habitations ou certains camps légionnaires. Mais le dé n'était pas qu'un objet de loisir : avec les osselets, il faisait partie des instruments utilisés pour interroger le destin. Dans un sanctuaire où l'on venait chercher une guérison, la frontière entre le jeu et la divination était probablement mince.
Le chantier est fermé, le site ouvre gratuitement ce week-end
La campagne 2026, dirigée par Thierry Dechezleprêtre, conservateur en chef au musée d'Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, a mobilisé une quinzaine d'étudiants en archéologie venus de plusieurs universités françaises. Elle était ouverte au public jusqu'au 30 juillet. Les fouilles sont organisées par le Conseil départemental des Vosges avec le soutien du ministère de la Culture, via la DRAC Grand Est.
Le site gallo-romain de Grand rouvre ses monuments au public samedi 19 et dimanche 20 septembre, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine. Les visites sont gratuites, accompagnées d'un guide, avec des départs toutes les heures à partir de 10 h 15, de 9 h 30 à 13 h puis de 14 h à 18 h, à raison d'une vingtaine de minutes par monument.
Source : vosgesinfo
