Ils ne pointaient pas vers une sortie d'autoroute, mais vers quelque chose de nettement plus vital : de l'eau. Dans le sud du désert du Néfoud, en Arabie saoudite, des archéologues ont recensé 176 gravures monumentales creusées dans le grès il y a environ 12 000 ans. Des chameaux, des bouquetins, des gazelles, tous grandeur nature, certains longs de 3 mètres. Et toutes ces images ont un point commun : leur emplacement.
Aucune n'est dissimulée dans une anfractuosité. Toutes surplombent un itinéraire, tournées vers le paysage, visibles de loin. Les chercheurs, dirigés par l'archéologue Maria Guagnin de l'Institut Max Planck de géoanthropologie, en tirent une hypothèse qu'ils exposent dans une étude publiée fin septembre 2025 dans la revue Nature Communications : ces gravures servaient à marquer les points d'eau et les chemins qui y menaient.
Des repères placés exactement là où il fallait
Trois zones jusque-là jamais fouillées ont été explorées, réparties sur une trentaine de kilomètres le long de la bordure sud du Néfoud : Jebel Arnaan, Jebel Mleiha et Jebel Misma. Bilan : 62 panneaux, 176 gravures, dont 130 figures animales grandeur nature. Les chameaux dominent très largement, avec 90 représentations, devant 17 bouquetins, 15 équidés sauvages, 7 gazelles et un aurochs. S'y ajoutent 19 figures humaines et quatre visages ou masques.
À Jebel Misma, tous les panneaux bordent une ancienne cuvette lacustre. À Jebel Arnaan, ils suivent un ravin qui remonte la montagne : un passage où l'eau stagne encore aujourd'hui après les rares pluies, et qui sert de raccourci vers deux paléolacs situés de l'autre côté du relief. L'analyse des sédiments a confirmé la présence de nappes d'eau saisonnières à partir d'environ 16 000 ans avant le présent sur un site, 13 000 sur l'autre. Des mares temporaires, jamais des lacs permanents. Dans ce contexte, savoir par où passer n'était pas un confort.
Ces grandes gravures ne sont pas seulement de l'art rupestre : elles étaient probablement des affirmations de présence, d'accès et d'identité culturelle.
La comparaison avec un panneau routier a d'ailleurs ses limites, et les auteurs le disent : ces images pouvaient aussi signaler à d'autres groupes que le territoire était déjà occupé. Une signalisation, donc, mais peut-être autant un avertissement qu'une indication.
Graver à l'aveugle, à 39 mètres du sol

Le plus grand panneau a exigé un drone pour être simplement photographié. Il se trouve à 34 et 39 mètres de hauteur, sur deux pans de falaise, et s'étire sur 23 mètres. On y compte 23 chameaux et équidés grandeur nature, longs de 1,7 à 2,6 mètres chacun.
La corniche depuis laquelle ils ont été réalisés ne dépasse pas 30 à 50 centimètres de large, et elle descend en pente. Le grès y est aujourd'hui trop dégradé pour qu'on puisse s'y aventurer. En travaillant à bout de bras contre la paroi, les graveurs frappaient la roche par percussion directe sans jamais pouvoir reculer pour juger de l'ensemble.
Il aurait été extrêmement dangereux de réaliser ces gravures, car la corniche est très étroite et descend en pente. Debout sur cette corniche, les graveurs ne pouvaient pas non plus voir l'image entière qu'ils étaient en train de créer. Mais ils avaient le savoir-faire nécessaire pour produire malgré tout une représentation naturaliste.
Ce panneau n'est aujourd'hui visible depuis le sol qu'environ une heure et demie le matin, quand la lumière est favorable. Fraîchement creusées, les lignes claires tranchaient sur le vernis sombre de la roche. L'effet devait être tout autre.
Un percuteur retrouvé sous une gravure de chameau
Reste le problème de la datation : la pierre, elle, n'a pas d'âge. L'équipe a donc creusé quatre tranchées directement sous les panneaux. Elles ont livré plus de 1 200 pièces de pierre taillée et, dans une couche située sous une gravure de chameau à Jebel Arnaan, un percuteur en grès ferrugineux portant des traces d'usure caractéristiques et tenant dans une main adulte.
Les datations par luminescence de cette couche donnent 12 200 et 12 800 ans. Un foyer voisin a été daté au carbone 14 à environ 11 400 ans. Indice convergent : le vernis désertique qui recouvre à nouveau les lignes gravées met plus de 8 000 ans à se reformer.
Ces chiffres corrigent au passage une idée reçue. On pensait le nord de l'Arabie intérieure vidé de ses habitants entre le dernier maximum glaciaire et le début de l'Holocène humide, faute de sites datés. Les graveurs de Jebel Arnaan et Jebel Misma sont, selon les auteurs, les premiers occupants connus de la région depuis cette longue parenthèse aride.
Des perles venues d'une mer située à 320 kilomètres
Les tranchées ont aussi livré des objets qui parlent d'autre chose que de survie. Cinq perles en pierre polie, dont une inachevée, ce qui indique une fabrication sur place. Des pigments rouges et un crayon de pigment vert à base de minerai de cuivre. Et deux perles en dentale, un coquillage marin qu'il fallait aller chercher à plus de 320 kilomètres de là, sur les rives de la mer Rouge.
Les pointes de flèche retrouvées, de type El Khiam et Helwan, sont caractéristiques du Néolithique précéramique du Levant. Ces groupes du désert restaient donc en contact avec des populations très éloignées, tout en développant un langage symbolique qui n'appartenait qu'à eux, centré sur un animal que leurs voisins ne gravaient pas ainsi : le chameau sauvage, souvent représenté le cou gonflé, en période de rut, c'est-à-dire à la saison des pluies d'hiver.
La péninsule continue de livrer ce genre de surprises : dans le nord du pays, une expédition partie explorer des grottes y a retrouvé sept guépards momifiés. Et à l'autre bout du monde, c'est une simple main tracée au pochoir qui a récemment repoussé la date de naissance de l'art rupestre.
