Sur une plaque de verre exposée à l'observatoire du mont Palomar, en Californie, le 12 avril 1950, neuf points lumineux se détachent du fond noir. Rien ne les distingue d'étoiles ordinaires. Sauf qu'ils n'existent nulle part ailleurs : ni sur la plaque bleue prise une demi-heure plus tôt, ni sur celle du 18 avril, ni dans aucun catalogue moderne. Ils sont apparus et ont disparu à l'intérieur d'une seule pose de moins de cinquante minutes, sept ans avant le lancement de Spoutnik.
Cette image, exhumée des archives par l'astrophysicienne Beatriz Villarroel en février 2020 et publiée l'année suivante dans la revue Scientific Reports, est devenue le cas d'école d'un chantier scientifique qui dure depuis bientôt dix ans : la traque des objets qui ont disparu du ciel.
Un milliard d'objets passés au crible, et 151 193 absents
Le projet s'appelle VASCO, pour Vanishing and Appearing Sources during a Century of Observations. Son principe tient en une phrase : prendre les plaques photographiques du premier relevé du ciel de Palomar, réalisé entre novembre 1949 et 1958, et les superposer aux relevés numériques actuels comme Pan-STARRS. Ce qui était là et ne l'est plus devient un candidat.
Le premier grand bilan, publié fin 2019 dans The Astronomical Journal, donne le vertige : sur environ 600 millions d'objets répertoriés dans les archives de l'US Naval Observatory, 151 193 n'apparaissent dans aucun catalogue moderne. L'équipe en a inspecté un peu moins de 24 000, dont une centaine ont résisté à tous les tests. C'est en poursuivant ce travail, avec l'aide d'un programme de sciences participatives, que le chiffre de plus de 800 étoiles manquantes a circulé en 2021. Un catalogue public publié en 2022 dans les Monthly Notices of the Royal Astronomical Society recense même 5 399 sources candidates.
Le mot compte : candidates. Aucune de ces disparitions n'a été validée à ce jour.
Pourquoi une étoile ne peut pas s'éteindre comme une ampoule
C'est ce qui rend l'affaire intéressante. En astrophysique, la mort d'une étoile laisse toujours quelque chose. Les moins massives s'éteignent lentement, sur des millions d'années, et finissent en naine blanche. Les plus massives explosent en supernova, un feu d'artifice visible à des centaines de millions d'années-lumière pendant des mois. Dans les deux cas, il reste une trace.
Une seule hypothèse permettrait une disparition nette : la supernova ratée. Une étoile assez massive s'effondrerait directement sur elle-même pour former un trou noir, sans explosion, sans résidu lumineux. Le problème, c'est la statistique. Les astronomes estiment qu'un tel événement ne se produirait pas plus d'une fois tous les trois siècles dans une galaxie. Repérer 800 cas en 70 ans, c'est impossible.
Trouver une étoile en train de disparaître, ou apparaître de nulle part, serait une découverte précieuse qui impliquerait une astrophysique nouvelle.
Cette phrase de Beatriz Villarroel résume l'enjeu. Et elle explique aussi pourquoi le dossier est scruté d'aussi près par ses confrères.
L'explication la plus ennuyeuse est aussi la plus solide
Une plaque photographique des années 1950, c'est une émulsion chimique sur du verre, manipulée à la main, scannée des décennies plus tard. Elle contient des poussières, des rayures, des bulles dans l'émulsion. En 2024, deux chercheurs britanniques, Nigel Hambly et Dave Blair, ont réexaminé les neuf points du 12 avril 1950 sur des copies conservées localement. Leur conclusion : les profils lumineux de ces objets sont légèrement plus étroits et plus ronds que ceux des vraies étoiles, ce qui pointe vers des défauts d'émulsion.
L'équipe VASCO admet elle-même qu'une écrasante majorité de ses candidats sont des artefacts. Elle conteste en revanche cette interprétation précise, en avançant qu'un flash de moins d'une seconde produirait justement une image plus nette qu'une étoile photographiée pendant quarante-cinq minutes.
Le virage nucléaire, et la contre-attaque de 2026
C'est là que le sujet a basculé dans un tout autre registre. En octobre 2025, Stephen Bruehl, du centre médical de l'université Vanderbilt, et Beatriz Villarroel ont publié dans Scientific Reports une analyse portant sur 2 718 jours, entre le 19 novembre 1949 et le 28 avril 1957. Ils y croisent les dates des flashs de Palomar avec celles des essais nucléaires atmosphériques et des signalements d'objets volants non identifiés de l'époque.
Leur résultat : les flashs seraient 45 % plus fréquents dans la fenêtre de plus ou moins un jour autour d'un essai nucléaire. Des chercheurs ont immédiatement pointé le biais évident. Les essais se déroulaient surtout en semaine, les nuits d'observation aussi, et la météo californienne conditionnait les deux. Début 2026, une étude menée par Wesley Watters est allée plus loin en affirmant que la corrélation s'explique entièrement par le calendrier d'observation du télescope. L'équipe de Villarroel a publié une réponse point par point. Le débat n'est pas tranché.
Ce que VASCO n'a pas trouvé
Reste la théorie qui a fait la célébrité du projet : la sphère de Dyson, cette mégastructure dont une civilisation très avancée entourerait son étoile pour en capter l'énergie, la masquant du même coup à nos télescopes. VASCO est né dans l'orbite du SETI, et cette hypothèse figure explicitement parmi ses motivations d'origine.
Elle n'a jamais rien donné. Dans un texte publié en 2025, l'équipe elle-même reconnaît qu'après avoir examiné près d'un milliard d'objets, elle n'a mis la main ni sur une sphère de Dyson, ni sur une supernova ratée. Ce qu'elle a trouvé à la place est plus déroutant : plus de 100 000 points lumineux brefs, répartis sur des plaques prises avant le premier satellite artificiel, dont personne ne sait dire avec certitude s'ils sont des taches sur du verre ou quelque chose dans le ciel.
Source : iopscience
