Il y a 3 000 ans, l'élite grecque portait des bagues forgées dans un métal littéralement tombé du ciel

Sur 91 objets en fer analysés en Grèce, seules des bagues de l'élite minoenne et mycénienne contiennent un fer riche en nickel, typique des météorites

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Pendant cinq ans, un chercheur français et une archéologue grecque ont fait le tour de 19 musées pour examiner des objets en fer vieux de 3 000 à 3 800 ans. Sur les 91 pièces analysées, issues de 33 sites archéologiques de Crète, du Péloponnèse, des îles de la mer Égée et de la Grèce continentale, treize sortent du lot. Toutes sont des bagues. Et leur métal ne ressemble pas à celui des autres : il contient beaucoup de nickel, un indice qui trahit un fer d'origine météoritique.

Publiée cet été dans le Journal of Archaeological Science, l'étude de Matthieu Gounelle, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle et chargé de sa collection de météorites, et d'Eleni Mantzourani, archéologue spécialiste de la préhistoire à l'université d'Athènes, conclut que neuf de ces bagues ont très probablement été fabriquées avec du fer venu de l'espace, et une dixième assez probablement. Les trois dernières demandent des analyses complémentaires.

C'est la première fois que nous identifions de façon claire des objets fabriqués à partir de fer météoritique en Grèce

Matthieu Gounelle, cité par le Muséum national d'Histoire naturelle, rappelle que ces objets étaient déjà connus chez d'autres civilisations de la même époque, mais jamais sur le territoire grec.

Le nickel, un indice venu du ciel

Pour ne pas abîmer ces pièces de musée, les chercheurs ont utilisé un analyseur portable à fluorescence X. L'appareil envoie des rayons X sur la surface du métal, et chaque élément chimique répond par un rayonnement qui lui est propre. On obtient ainsi la composition de l'objet sans en prélever la moindre parcelle.

Ce qu'ils traquaient, c'est le nickel. Les météorites métalliques en renferment naturellement de fortes proportions, alors que le fer obtenu en chauffant du minerai terrestre en est presque dépourvu. Matthieu Gounelle ajoute un argument : fabriquer du fer à partir de minerais riches en nickel est un procédé très complexe, hors de portée d'une époque où la sidérurgie n'en était qu'à ses débuts.

Le tri est net. 78 objets, soit 86 % de l'ensemble, ne contiennent pas de nickel : ils ont été produits avec du fer terrestre. Les treize autres affichent des teneurs comprises entre environ 1 % et 50 %. Un écart si large que les auteurs pensent que plusieurs météorites différentes ont servi à façonner ces bijoux.

Des bagues réservées aux puissants

Le plus frappant tient à la nature de ces objets : tous ceux qui sont riches en nickel sont des bagues ou des fragments de bagues. Aucun couteau, aucune arme. Onze d'entre elles ont été exhumées dans le Péloponnèse, à Mycènes, Vapheio, Kakovatos, Aidonia ou Dendra, dans des tombes à coupole (tholos) ou des tombes à chambre richement garnies. Elles y côtoyaient des vases en or, des sceaux en agate et des bijoux en ambre.

La plupart sont des chevalières, dont le chaton plat servait à sceller documents et marchandises. Beaucoup associent le fer à l'or, à l'argent ou au bronze. À Mycènes et à Phaistos, en Crète, deux bagues possèdent même un chaton coupé en deux moitiés, l'une en or, l'autre en fer riche en nickel, finement gravées.

Une seule ne vient pas d'une tombe. Elle a été retrouvée dans le sanctuaire minoen d'Anemospilia, en Crète, au doigt d'un homme que les archéologues considèrent comme un prêtre de haut rang. Pour les auteurs, ces bijoux étaient probablement des symboles de pouvoir portés par l'élite des palais minoens et mycéniens. Selon Matthieu Gounelle, leurs propriétaires savaient sans doute déjà que ce métal était tombé du ciel.

Le contraste avec le fer terrestre renforce cette lecture. Avant le XIIe siècle avant notre ère, l'étude ne recense que deux objets en fer terrestre datés de façon fiable : un pendentif de Dendra et une bague de Skoura. Ce fer ne se répand qu'après la chute des palais, et il sert alors surtout à fabriquer des couteaux, des poignards et des épées, rarement associés à d'autres métaux. Les artisans et leurs clients faisaient donc clairement la différence entre les deux matériaux.

Un métal importé d'Égypte ?

Reste une énigme : d'où venait ce fer céleste ? La Grèce est pauvre en météorites. Une seule chute observée y est documentée, celle de Serres en 1818, et l'humidité y dégrade vite les météorites ferreuses. Les chercheurs privilégient donc la piste de l'Égypte, dont les déserts favorisent la conservation et la découverte de ces roches, et avec laquelle les mondes minoen et mycénien commerçaient.

Le pays a déjà livré des objets en fer météoritique, comme les perles de Gerzeh, datées d'environ 3200 avant notre ère, ou la célèbre dague de Toutânkhamon, dont une étude japonaise publiée en 2022 situait d'ailleurs la fabrication hors d'Égypte. Aucune preuve directe ne relie pour l'instant les bagues grecques à une météorite égyptienne. Pour vérifier cette hypothèse, les deux scientifiques veulent désormais analyser des objets en fer dans d'autres pays de Méditerranée orientale.

Une mode disparue avec les palais

Cette parure n'a duré que quelques siècles. Apparue en Crète au XVIIe siècle avant notre ère, puis dans le Péloponnèse au siècle suivant, elle s'éteint au début du XIIe siècle, quand les palais mycéniens s'effondrent. Les 36 bagues analysées pour les périodes suivantes sont toutes en fer terrestre, sans nickel.

Les chercheurs avancent plusieurs explications, qui peuvent se combiner : une élite disparue ou appauvrie, des routes commerciales méditerranéennes coupées vers 1200 avant notre ère, ou la fin des approvisionnements en météorites. Matthieu Gounelle confie aussi un faible pour une raison plus banale.

J'aime l'idée d'un effet de mode qui aurait pris fin

L'étude a déjà doublé le nombre de sites de Méditerranée orientale ayant livré du fer météoritique : sept étaient connus, en Égypte, en Syrie, au Liban et en Turquie, et sept nouveaux s'y ajoutent, tous en Grèce. Selon les auteurs, le nombre de bagues de l'âge du bronze identifiées comme probablement météoritiques a été multiplié par dix environ.

Certaines de ces chevalières sont aujourd'hui conservées au Musée national archéologique d'Athènes et au musée archéologique d'Héraklion, en Crète.

Source : Muséum national d'Histoire naturelle

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.