Ils cherchaient des chauves-souris, des insectes, tout ce qui pouvait vivre sous terre dans une région où presque rien ne pousse en surface. En 2022, une équipe du National Center for Wildlife d'Arabie saoudite descend en rappel dans un gouffre du désert, près de la ville d'Arar, tout au nord du pays. Quinze mètres de descente dans le noir. En bas, ce n'étaient pas des chauves-souris.
Sur le sol de la cavité reposaient des corps de guépards. Pas des squelettes : des animaux entiers, la peau tannée collée aux os, les yeux devenus laiteux, les crocs encore visibles sous les lèvres séchées. Des momies naturelles.
134 grottes explorées, 61 guépards retrouvés
Les campagnes de terrain menées en 2022 et 2023 ont couvert 134 grottes réparties sur environ 1 200 kilomètres carrés dans les calcaires de la région d'Arar. Cinq d'entre elles contenaient des restes de guépards. Au total : sept individus momifiés, avec tissus mous et squelettes bien conservés, auxquels s'ajoutent les ossements de 54 autres guépards. Une seule cavité, celle accessible par le gouffre, a livré à elle seule 41 spécimens.
L'explication de cette conservation exceptionnelle tient à l'air. Sous terre, la température reste stable autour de 26 °C et l'humidité est très faible. Dans ces conditions, les bactéries responsables de la décomposition des tissus mous sont bloquées, et le corps se déshydrate au lieu de pourrir. C'est le même principe que dans les sables du désert ou les glaciers, mais appliqué à un grand félin, ce qui n'avait jamais été documenté.
« Cette découverte constitue le premier cas documenté de momification naturelle chez le guépard, et la première preuve physique de la présence de sous-espèces de guépards dans la péninsule Arabique », explique Ahmed Al Boug, écologue et directeur adjoint du National Center for Wildlife, principal auteur de l'étude.
Il ajoute un détail qui intrigue toujours les chercheurs : l'usage des grottes est un comportement totalement atypique chez cette espèce, qui chasse à découvert dans les milieux ouverts. L'équipe ne pense pas que ces animaux se soient égarés là par accident, ni qu'ils s'y soient isolés pour mourir. La question reste ouverte. L'hypothèse d'un site de mise bas, où les femelles auraient élevé leurs petits à l'abri, fait partie des pistes examinées.

L'ADN change la donne
Le vrai coup de théâtre est venu du laboratoire. Les chercheurs ont réussi à extraire des séquences génomiques complètes de trois momies, une première mondiale sur des grands félins momifiés naturellement. Les résultats ont été publiés en janvier dans la revue Communications Earth & Environment.
Jusque-là, on tenait pour acquis qu'une seule sous-espèce avait vécu en Arabie saoudite : le guépard asiatique, Acinonyx jubatus venaticus, aujourd'hui en danger critique et réduit à une petite population sauvage en Iran. C'est bien ce qu'a montré le plus jeune des trois individus analysés. Mais les deux plus anciens, eux, se rattachent à une autre lignée : le guépard d'Afrique du Nord-Ouest, Acinonyx jubatus hecki, celui du Sahara.
Autrement dit, au moins deux sous-espèces différentes ont occupé la péninsule Arabique à des époques distinctes. Les datations au carbone 14 s'étalent d'environ 4 200 ans avant le présent jusqu'à seulement 127 ans, à quarante ans près. Le plus récent de ces guépards est donc mort autour de la fin du XIXe siècle. Sur l'ensemble de la péninsule, l'espèce a été déclarée localement éteinte dans les années 1970.
« Cela nous dit que la péninsule Arabique a été un véritable pont naturel pour les guépards, et non un cul-de-sac écologique », résume Adrian Tordiffe, vétérinaire spécialiste de la faune sauvage et enseignant à l'université de Pretoria, qui n'a pas participé à l'étude.
Une feuille de route pour ramener le guépard
Ce point technique a des conséquences très concrètes. L'Arabie saoudite travaille depuis plusieurs années à la réintroduction du guépard sur son territoire, et le principal problème était de savoir quels animaux ramener. Faire venir des guépards d'Afrique de l'Est ou australe revenait à installer une lignée qui n'avait probablement jamais vécu là.
Le guépard asiatique, lui, est quasiment intouchable : il en reste quelques dizaines en Iran. Le guépard d'Afrique du Nord-Ouest est également en danger critique, mais il compte autour de 400 individus et fait l'objet de programmes d'élevage en captivité. Les auteurs estiment qu'il constitue le candidat le plus réaliste pour un futur relâcher.
Autre argument tiré des ossements : parmi les restes figurent aussi bien des adultes que des jeunes. Les guépards ne faisaient donc pas que traverser la région, ils s'y reproduisaient. Le paysage a soutenu des populations complètes, avec leurs proies, notamment les gazelles, dont les effectifs font aujourd'hui l'objet de programmes de restauration dans le royaume.
Les menaces qui avaient fait disparaître l'espèce, chasse excessive, transformation des terres, dérangement humain, ont reculé avec la création de vastes aires protégées. Reste à savoir si le désert saoudien peut redevenir ce qu'il était.
« Alors que les Saoudiens ramènent leurs espèces sauvages, le guépard sera un élément important du réensauvagement », estime Laurie Marker, fondatrice et directrice exécutive du Cheetah Conservation Fund, partenaire du programme saoudien.
Les chercheurs, eux, n'ont pas fini. Quatre momies et des dizaines de fragments osseux attendent encore d'être analysés. Chacun peut encore livrer une sous-espèce, une date, ou une raison de plus de comprendre pourquoi ces félins de plein soleil sont descendus sous terre.
