En 1986, une association lâche 1,5 million de ballons pour battre un record : ils entravent les recherches de deux pêcheurs

Le 27 septembre 1986, près de 1,5 million de ballons s'envolent de Cleveland. La pluie les rabat sur la ville et le lac Érié, où l'on cherche deux pêcheurs

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Le samedi 27 septembre 1986, peu avant 14 heures, un immense filet se soulève au-dessus de Public Square, la grande place du centre de Cleveland, dans l'Ohio. Près de 1,5 million de ballons gonflés à l'hélium s'en échappent, s'enroulent autour de la Terminal Tower et envahissent le ciel sous les yeux de plus de 100 000 personnes. L'opération, montée par l'antenne locale de l'association caritative United Way, vise un record du monde.

Le record tombe. Mais la pluie arrive peu après et plaque les ballons, encore gonflés, sur les routes, sur une piste d'aéroport et sur le lac Érié. Sur ce lac, ce jour-là, les garde-côtes américains cherchent deux pêcheurs portés disparus. Quarante ans plus tard, jour pour jour ce dimanche, Cleveland n'a toujours pas tranché : ce « Balloonfest '86 » était-il une fête réussie ou un fiasco ?

Un record pour faire oublier « l'erreur sur le lac »

Au milieu des années 1980, Cleveland traîne une image désastreuse. Désindustrialisation, exode massif des habitants, défaut de paiement de la municipalité, rivière polluée qui a pris feu : la ville est la cible des humoristes américains et hérite du surnom de « mistake on the lake », l'erreur sur le lac. En mai 1986, l'annonce de l'installation du Rock & Roll Hall of Fame redonne un peu d'espoir.

L'idée du lâcher géant vient de George Fraser, alors directeur de la communication de United Way. Dans un entretien accordé ce mois-ci à Cleveland Magazine, il raconte l'avoir eue en feuilletant, dans un avion, un numéro du magazine Life. Une double page y montrait le lâcher de ballons organisé en 1985 pour les 30 ans de Disneyland, entré au Guinness. L'association veut faire mieux, attirer les jeunes donateurs et offrir à la ville une image positive.

Elle recrute l'homme derrière le record de Disneyland, Treb Heining, un Californien qui avait commencé comme vendeur de ballons dans le parc. L'objectif initial est de 2 millions de ballons. Faute de parrainages vendus assez vite, il est ramené à 1,5 million. Sur la place, une structure grande comme un pâté de maisons et haute de trois étages est recouverte d'un filet d'une seule pièce. Des milliers de bénévoles, en grande partie des lycéens, y gonflent les ballons pendant des heures.

La veille, une violente tempête s'abat sur le centre-ville. Tom Holowach, directeur des opérations, estime les rafales à près de 145 km/h. L'équipe passe la nuit à recoudre les trous du filet.

Pourquoi les ballons sont redescendus au lieu de disparaître

En temps normal, un ballon en latex lâché en extérieur monte assez longtemps pour se dégonfler presque entièrement avant de retomber. À l'époque, beaucoup imaginaient d'ailleurs qu'il éclatait en altitude et se désintégrait. Ce samedi-là, un front froid chargé de pluie approche. Prévenus par les météorologues que l'averse frapperait vers 14 heures, les organisateurs avancent le lâcher.

Pendant quelques minutes, le spectacle est à la hauteur. Puis les ballons butent sur une couche d'air plus froid, cessent de monter, et la pluie les alourdit. Encore pleins d'hélium, ils redescendent en masse sur la ville et ses environs.

Une piste de l'aéroport Burke Lakefront, au bord du lac, doit fermer une demi-heure. Des accidents de la circulation sont signalés, des automobilistes donnant des coups de volant pour éviter les ballons ou quittant la route des yeux pour regarder le ciel. Dans un pâturage de la région, des chevaux arabes s'affolent. Leur propriétaire, Louise Nowakowski, affirmera qu'ils en ont gardé des blessures permanentes. Les jours suivants, des ballons s'échouent jusque sur la rive canadienne du lac Érié.

Sur le lac Érié, des recherches entravées

Raymond Broderick et Bernard Sulzer étaient partis pêcher le vendredi 26 septembre. Leurs familles signalent leur disparition le lendemain matin, et les garde-côtes lancent les recherches en hélicoptère et en bateau au moment même où les ballons commencent à tomber.

Neil Zurcher, reporter de la chaîne locale WJW, a raconté avoir parlé au pilote de l'hélicoptère. Selon lui, le pilote comparait le vol à la traversée d'une ceinture d'astéroïdes. Sur l'eau, les ballons ressemblaient à des têtes humaines. Le lundi 29 septembre, les garde-côtes suspendent les recherches. Les corps des deux hommes sont retrouvés sur la rive plusieurs jours plus tard.

La veuve de l'un d'eux réclame 3,2 millions de dollars à United Way et à la société de Treb Heining. Louise Nowakowski en demande 100 000 pour ses chevaux. Les deux procès se terminent par des accords amiables dont les montants n'ont jamais été rendus publics.

Le lien entre les ballons et les deux décès reste pourtant contesté. D'après Cleveland Magazine, les pêcheurs avaient péri lorsque leur bateau a chaviré, et plusieurs récits situent ce naufrage pendant les orages de la veille. En 2024, un responsable des garde-côtes des Grands Lacs, Roger Rice, a été catégorique auprès du Plain Dealer (traduction) :

« Le Balloonfest n'a rien à voir avec la mort malheureuse de ces deux hommes. »

Quarante ans après, fierté ou fiasco ?

Balloonfest '86

Les critiques commencent dès les jours suivants. Dans le courrier des lecteurs du Plain Dealer, certains dénoncent un gaspillage et la pollution du lac. Selon le quotidien, les dépassements de coûts ont même fait perdre de l'argent à l'opération.

Puis l'événement tombe dans l'oubli jusqu'à son 25e anniversaire, en 2011, quand le Plain Dealer publie une rétrospective qui aligne les déboires de la journée. En 2018, The Atlantic diffuse un court documentaire de Nathan Truesdell tourné à partir d'images d'archives. Selon le site Defector, la vidéo dépasse les 11 millions de vues et installe pour de bon l'image d'une catastrophe.

À Cleveland, le récit est aujourd'hui contesté. En 2023 puis en 2024, Chris Quinn, rédacteur en chef du Plain Dealer, a consacré plusieurs éditoriaux à rétablir les faits. Il y juge ridicule l'idée que le Balloonfest aurait tué les pêcheurs. Dans l'histoire orale publiée par Cleveland Magazine pour les 40 ans, organisateurs et bénévoles décrivent surtout une journée de liesse, qui a réuni des milliers d'habitants de toute l'agglomération. George Fraser résume le chemin parcouru :

« Pendant plusieurs années, ce fut l'un des points noirs de ma vie. Aujourd'hui, c'en est un temps fort. »

Sur le plan environnemental, en revanche, le regard a changé pour de bon. Les lâchers massifs de ballons sont passés de mode, et Treb Heining s'est reconverti dans les lâchers de ballons en salle, lors des conventions politiques, et dans les confettis du Nouvel An à Times Square. Le Guinness des records de 1988 a bien homologué le Balloonfest : 1 429 643 ballons, le plus grand lâcher jamais réalisé. Mais l'organisation a depuis cessé de mesurer ce type d'exploit.

Source : Encyclopedia of Cleveland History et Wikipedia

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Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.