200 000 fûts radioactifs ont été jetés dans l'Atlantique : des scientifiques sont descendus à 4 700 mètres et les ont trouvés rouillés, en train de fuir... et couverts de vie

À 4 700 mètres de fond, des scientifiques du CNRS ont retrouvé des fûts radioactifs rouillés qui fuient. Surprise : crabes et anémones y ont élu domicile.

Ajoutez-nous à vos sources préférées

Dans le noir complet, à 4 700 mètres sous la surface de l'Atlantique, les projecteurs du sous-marin Nautile éclairent une plaine de sédiments parfaitement plate. Puis une forme apparaît, puis une deuxième. Ce sont des fûts métalliques d'environ un mètre de long, rongés par la rouille. Ils contiennent des déchets radioactifs, jetés à la mer il y a plusieurs décennies.

Ce qui est saisissant, c'est l'approche des fûts de déchets radioactifs. On en voit un, puis deux, puis trois, puis quatre…

Patrick Chardon, ingénieur de recherche au CNRS et coresponsable de la mission, raconte ainsi cette descente à Reporterre. Ce que son équipe a observé cet été est inquiétant, mais aussi inattendu. Plusieurs fûts sont éventrés et laissent échapper leur contenu sur le fond marin. Et pourtant, ils sont couverts de vie.

Plus de 200 000 fûts jetés par-dessus bord

Pour comprendre comment ces fûts sont arrivés là, il faut remonter à l'après-guerre. Pendant plus de trente ans, jusqu'au début des années 1980, plusieurs pays ont immergé leurs déchets radioactifs de faible activité dans les plaines abyssales de l'Atlantique Nord-Est, en eaux internationales. Ces déchets provenaient notamment de l'industrie, de la médecine et de la recherche. Au total, plus de 200 000 fûts ont été jetés, à des profondeurs comprises entre 3 000 et 5 000 mètres. Au niveau mondial, 14 pays ont procédé à ce type d'immersion, dont la France.

À l'époque, cette solution paraissait raisonnable. Les fûts devaient atteindre le fond intacts et rester étanches assez longtemps pour que les éléments radioactifs à vie courte disparaissent. Ensuite, on s'attendait à ce que le reste se disperse lentement dans l'océan. La pratique a été interdite en 1993. Mais une fois les derniers fûts largués, personne n'est vraiment allé voir ce qu'ils devenaient. Les dernières études remontaient aux années 1980.

Retrouver des objets d'un mètre sur 14 500 km²

C'est ce vide que le projet NODSSUM, piloté par le CNRS, a voulu combler. Le premier défi était de localiser les fûts. La zone d'immersion couvre environ 14 500 kilomètres carrés, et il fallait y repérer des objets d'un mètre dans l'obscurité totale.

En juin et juillet 2025, une première mission à bord du navire L'Atalante a donc envoyé Ulyx, un robot autonome capable de plonger jusqu'à 6 000 mètres. Le robot a effectué 16 plongées et parcouru plus de 800 kilomètres. Il a cartographié environ 165 km², soit moins de 2 % de la zone, et y a localisé 3 355 fûts. Ceux-ci étaient alignés selon les trajectoires des navires qui les avaient largués.

Les chercheurs savaient désormais où aller. Du 27 mai au 28 juin 2026, une trentaine de scientifiques sont repartis à bord du Pourquoi Pas ?, cette fois avec le Nautile. Ce sous-marin habité a effectué 20 plongées à plus de 4 700 mètres de profondeur, au plus près des fûts.

Des fûts corrodés qui laissent échapper leur contenu

Les images sont sans ambiguïté. Selon le CNRS, plusieurs fûts sont dans un état de détérioration avancé, et certains ont laissé fuir leur contenu. Les scientifiques ont aussi identifié les matériaux utilisés pour enrober les déchets : de la résine, du bitume ou du ciment. Patrick Chardon décrit à Reporterre des parois « complètement corrodées », aux couleurs très vives, très rouges.

Les instruments embarqués ont détecté du cobalt 60 et du niobium 94, deux éléments radioactifs spécifiquement liés à ces déchets. Ils ont aussi mesuré du césium 137 et de l'américium 241. On trouve habituellement ces deux éléments partout sur la planète, comme traces des essais nucléaires aériens et des accidents. Mais ici, leurs quantités dépassent largement ce bruit de fond. Les niveaux mesurés sont supérieurs à ceux attendus dans la zone.

Ce qui ne veut pas dire que le site est très dangereux. D'après le CNRS, les niveaux d'activité restent faibles. Les échantillons ont pu être manipulés sans contrainte majeure de radioprotection, et aucune contamination n'a été relevée sur les instruments ni sur le Nautile.

La suite après cette vidéo

Crabes, éponges et anémones : l'autre surprise

La découverte la plus déroutante n'est pas la corrosion. Au milieu d'une plaine de sédiments où la vie est rare, les fûts offrent une surface dure sur laquelle s'accrocher. Les chercheurs y ont observé des anémones, des éponges et des crabes, installés sur les fûts ou juste à côté.

Cette présence de la vie pose une question très concrète. Dans un article publié sur The Conversation, Javier Escartin et Patrick Chardon, les deux coresponsables de la mission, expliquent que ces fûts colonisés pourraient faciliter le passage des éléments radioactifs vers les organismes vivants. Les conséquences sont encore inconnues.

Pour y répondre, le Nautile a prélevé des sédiments, de l'eau, des organismes et des communautés microbiennes sur cinq sites, au contact direct des fûts. Il a aussi exploré des habitats rocheux voisins pour servir de point de comparaison. Sur les deux campagnes, les équipes ont rapporté des centaines d'échantillons de sédiments, plusieurs dizaines de poissons, des milliers de litres d'eau filtrée, ainsi que des anémones et des concombres de mer.

Des réponses attendues dans les prochains mois

Ces échantillons sont désormais analysés par des équipes françaises, norvégiennes, allemandes et espagnoles. Elles vont mesurer précisément les éléments radioactifs présents, en identifier peut-être d'autres, et comprendre comment ils se dispersent depuis les fûts. Les chercheurs espèrent aussi retrouver l'origine de certains d'entre eux.

Le site n'est pas sans rappeler la décharge sous-marine découverte au large de la Californie, où des milliers de barils de pesticide DDT avaient été repérés. Mais dans l'Atlantique, les fûts ne seront pas repêchés. L'Agence pour l'énergie nucléaire avait conclu qu'une surveillance continue des sites d'immersion n'était pas nécessaire, et aucune récupération des déchets n'est prévue. Pour l'instant, les seuls occupants des lieux restent donc les crabes et les anémones.

Suivez-nous sur Google

Manon Moreau

Au sujet de l'auteur :

Journaliste polyvalente, Manon couvre aussi bien l'actualité chaude que les sujets de société, la culture et la vie pratique. Elle privilégie les angles concrets, les sources croisées et les explications accessibles, quel que soit le thème traité.