Sur la face cachée de la Lune, à 5,2 degrés de latitude nord, il y a une cicatrice que personne n'arrive à expliquer. Elle mesure 28 mètres dans sa plus grande dimension et elle n'existait pas avant le 4 mars 2022. Ce jour-là, un morceau de fusée abandonné depuis sept ans est venu s'y écraser. Il aurait dû creuser un trou. Il en a creusé deux.
Quatre ans plus tard, l'affaire n'est toujours pas close. Elle a mis en cause SpaceX, provoqué un démenti officiel de Pékin, mobilisé un télescope universitaire en Arizona, et débouché sur une conclusion troublante : l'engin transportait quelque chose de lourd que personne n'a jamais déclaré.
Un objet sans nom repéré entre la Terre et la Lune
L'histoire commence par une routine. Le Catalina Sky Survey, un programme de l'université de l'Arizona chargé de traquer les astéroïdes susceptibles de croiser la route de la Terre, repère un objet qui file dans l'espace cislunaire. Il lui attribue une désignation administrative sans âme : WE0913A. Personne ne sait ce que c'est.
C'est Bill Gray, un astronome américain qui développe depuis des années un logiciel de calcul d'orbites, qui remonte la piste en janvier 2022. Ses calculs sont formels : l'objet va percuter la Lune début mars. C'est la première fois dans l'histoire qu'un débris spatial est identifié comme étant en route vers un impact lunaire avant qu'il ne se produise.
SpaceX accusé, puis innocenté
Reste à savoir à qui appartient l'engin. Les premiers calculs de trajectoire pointent vers le deuxième étage d'une Falcon 9, celle qui avait lancé l'observatoire climatique DSCOVR de la NASA en février 2015. L'information fait le tour du monde. SpaceX est montré du doigt.
Un mois plus tard, Bill Gray se rétracte publiquement. De nouvelles données sur la trajectoire réelle de DSCOVR ne collent pas. En remontant ses fichiers, il trouve un bien meilleur candidat : le troisième étage d'une Longue Marche 3C chinoise, celle qui avait propulsé la mission Chang'e 5-T1 en octobre 2014. Une mission d'essai destinée à valider la rentrée atmosphérique à grande vitesse, avant la véritable mission de retour d'échantillons lunaires lancée en 2020.
Pékin dément, l'armée américaine contredit Pékin
La réaction chinoise ne tarde pas. Le 21 février 2022, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Wang Wenbin affirme que l'étage supérieur concerné est retombé dans l'atmosphère terrestre et s'y est entièrement consumé.
Sauf que l'US Space Command confirme de son côté que le troisième étage de Chang'e 5-T1 n'est jamais rentré dans l'atmosphère. Bill Gray avance une explication diplomatique : Pékin aurait confondu Chang'e 5-T1, la mission d'essai de 2014, avec Chang'e 5, la mission de 2020 aux noms presque identiques. L'étage de cette dernière, lui, est bien retombé.
4 mars 2022, 13h25 et 58 secondes
L'impact a lieu à l'heure prévue, à la seconde près, sur la face cachée. Impossible de l'observer depuis la Terre : le point de chute se trouve près du bassin Hertzsprung, une structure de 536 kilomètres de diamètre, dans une zone où les éjectas de la mer Orientale recouvrent son rebord nord-est. L'objet arrive à près de 2,6 kilomètres par seconde, soit environ 9 200 km/h.
Personne ne voit rien. Il faut attendre que le Lunar Reconnaissance Orbiter de la NASA repasse au-dessus de la zone. La sonde photographie le secteur le 25 mai 2022 et compare avec un cliché du 28 février. Le nouveau cratère saute aux yeux.
Deux cratères, et un problème
Les images révèlent un cratère oriental de 18 mètres de diamètre, superposé à un cratère occidental de 16 mètres. L'ensemble forme une figure en huit d'environ 28 mètres.
C'est du jamais vu. Les Américains ont écrasé volontairement plusieurs étages Saturn V sur la Lune au début des années 1970, lors des missions Apollo 13, 14, 15 et 17, pour faire vibrer les sismomètres laissés sur place. Ces impacts ont laissé des cratères irréguliers, plus grands, dépassant les 35 mètres. Mais toujours un seul cratère par fusée.
La première explication qui vient à l'esprit est un impact rasant, à angle très faible, qui ferait ricocher l'objet. Bill Gray l'écarte rapidement : ses calculs donnent une arrivée quasi verticale.
« Il est arrivé à environ 15 degrés de la verticale. Ce n'est donc pas l'explication ici. »
La NASA formule alors une hypothèse dans son communiqué : pour creuser deux trous, il faut deux masses importantes, séparées, aux deux extrémités de l'objet. Or un étage de fusée usagé, c'est normalement un long réservoir vide avec les moteurs concentrés à une seule extrémité.

L'objet ne vacillait pas, et c'est ça qui cloche
Une équipe de l'université de l'Arizona reprend le dossier et publie ses conclusions en novembre 2023 dans le Planetary Science Journal. Premier auteur : Tanner Campbell, doctorant en ingénierie aérospatiale.
Le corps de fusée était bien trop petit pour être résolu par un télescope, même puissant. Les chercheurs se rabattent donc sur sa courbe de lumière, ces variations de brillance provoquées par la rotation de l'objet. Comme l'explique le professeur Vishnu Reddy, coauteur de l'étude, quand la face large de la fusée est tournée vers l'observateur, elle renvoie plus de lumière, et moins quand elle pivote.
Les mesures sont réalisées avec le télescope RAPTORS-1, puis comparées à des simulations informatiques portant sur des milliers d'objets hypothétiques. Et le résultat ne correspond à aucun corps de fusée normal.
Un tube métallique creux avec un moteur lourd à une extrémité, soumis pendant sept ans à la gravité terrestre, à celle de la Lune et à la pression de la lumière solaire, devrait vaciller. Osciller. Partir en vrille désordonnée. Or WE0913A tournait sur lui-même de bout en bout, avec une régularité de gyroscope.
La masse fantôme
L'équipe procède alors à un calcul d'équilibre des couples. Les deux moteurs de l'étage pèsent environ 545 kilos chacun à vide. Du matériel connu, il n'y a qu'un plateau d'instruments monté à l'avant, qui pèse une trentaine de kilos. Beaucoup trop léger pour déplacer le centre de gravité de manière significative.
Conclusion : il y avait autre chose à l'avant. Quelque chose de suffisamment lourd pour contrebalancer les moteurs, et donc pour creuser un second cratère de taille comparable. Quelque chose qui ne figure sur aucun document public.
« Nous n'avons aucune idée de ce que ça pouvait être. Nous ne le saurons probablement jamais. »
Tanner Campbell évoque plusieurs pistes prudentes : une structure de support supplémentaire, de l'instrumentation additionnelle, ou tout autre chose. L'objet s'est désintégré à l'impact, il n'y a rien à récupérer sur place. À moins qu'un jour des astronautes n'aillent fouiller les débris, le dossier restera ouvert.
Pourquoi cette histoire ressort aujourd'hui
Parce que le scénario se répète. Un étage supérieur de Falcon 9, lancé en janvier 2025 et laissé à la dérive depuis, doit percuter la Lune le 5 août 2026. C'est encore Bill Gray qui a annoncé la collision, un an à l'avance. Et c'est encore le Lunar Reconnaissance Orbiter qui ira photographier le résultat.
Entre les deux, la fréquentation de l'espace cislunaire a explosé. Missions privées, atterrisseurs commerciaux, programmes nationaux : les étages abandonnés s'accumulent sur des orbites instables que personne ne surveille vraiment. Roberto Furfaro, coauteur de l'étude et professeur à l'université de l'Arizona, résume l'enjeu sans détour : à mesure qu'on envoie des objets vers la Lune, il devient essentiel non seulement de les suivre, mais de comprendre ce qu'ils feront une fois arrivés.
Il aura fallu plus de six ans pour retrouver le site d'impact de l'étage d'Apollo 16. Celui de mars 2022 a été localisé en trois mois. La différence tient à un homme et à son logiciel. Ce qui reste, quatre ans après, c'est une empreinte en forme de huit sur un sol que personne ne visitera avant longtemps, et une question à laquelle la Chine seule pourrait répondre.
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