En 2017, la biologiste bolivienne Paola Nogales-Ascarrunz reçoit un appel du refuge animalier de Senda Verde, dans la région des Yungas, sur le versant oriental des Andes. On vient de lui confier ce que l'équipe décrit comme un « chat bizarre ». Elle se rend sur place, découvre un félin minuscule couvert de taches semblables à celles d'un léopard, et ne peut plus s'arrêter de le photographier. Elle s'en souvient auprès de National Geographic (propos traduits de l'anglais) :
J'en ai pris une centaine de photos. J'étais fascinée.
Près de dix ans plus tard, ce petit mâle surnommé Tigrino est devenu une référence scientifique. Selon une étude publiée le 17 septembre 2026 dans la revue Current Biology, il appartient à une espèce jusque-là inconnue, baptisée Leopardus tilcayo. C'est la première nouvelle espèce de félin vivant décrite depuis le chat des pampas, en 1923.
Un an dans une maison avant le refuge
L'histoire de Tigrino commence au bord d'une route, près d'une forêt. D'après National Geographic, un habitant le trouve alors qu'il n'est qu'un chaton et le ramène chez lui, persuadé d'avoir affaire à un chat domestique. L'animal y reste environ un an. Mais son comportement est clairement celui d'un animal sauvage, et ses hôtes finissent par le confier au refuge de Senda Verde, près de Coroico.
À son arrivée, rien ne laisse deviner son importance. Tigrino ressemble à un chat-tigre, aussi appelé oncille, un petit félin tacheté présent dans une grande partie de l'Amérique du Sud. Il mesure 46 centimètres de la tête à la base de la queue et pèse environ 1,4 kilo, selon l'Associated Press. C'est moins qu'un chat domestique moyen. Il a une petite face ramassée, des oreilles courtes et arrondies et de longues moustaches.
Paola Nogales-Ascarrunz, qui a fondé le Programme de recherche sur les félins de Bolivie (Programa de Investigación de Félidos Bolivia), pense d'abord avoir affaire à un individu un peu atypique de l'espèce Leopardus tigrinus. Cette espèce avait été décrite en 1775 à partir d'une simple illustration d'un animal observé en Guyane. On la supposait ensuite présente de l'Amérique centrale jusqu'au sud du continent, Bolivie comprise.
Le détail qui ne collait pas
Le déclic arrive en 2019. La biologiste prépare un livret sur les félins de Bolivie et compare ses clichés à une photo de référence d'un chat-tigre du Brésil voisin. Les rosettes de Tigrino sont nettement plus grandes. L'écart est visible, mais il ne suffit pas pour conclure : chez les chats-tigres, les espèces se ressemblent tellement que même les images des pièges photographiques ne permettent pas toujours de les distinguer.
Il faudra encore plusieurs années avant que la chercheuse maîtrise assez l'analyse génétique pour étudier le génome de l'animal. Elle s'associe alors au généticien Eduardo Eizirik, de l'Université pontificale catholique du Rio Grande do Sul, au Brésil, et à Jonas Lescroart, chercheur à l'université d'Anvers et co-auteur principal de l'étude.
Une lignée à part depuis 1,4 million d'années
L'équipe compare les génomes complets de 38 individus du genre Leopardus. Une partie de l'ADN provient d'animaux vivants. Le reste a été extrait d'os et de peaux conservés dans des musées américains et européens, là où aucun échantillon frais n'était disponible. Le résultat est sans appel : Tigrino appartient à une lignée qui s'est séparée des autres chats-tigres il y a environ 1,4 million d'années. National Geographic compare cet écart à celui qui sépare le lion actuel du lion des cavernes, aujourd'hui disparu.
L'étude dépasse le cas de ce seul animal. Les chats-tigres d'Amérique du Sud, longtemps considérés comme une seule espèce, en forment en réalité au moins cinq : Leopardus tigrinus, Leopardus guttulus, Leopardus emiliae, Leopardus pardinoides et le nouveau venu, Leopardus tilcayo.
Le nom vient des habitants des Yungas, qui appellent cet animal « tilcayo » depuis des générations. Quand les chercheurs leur ont demandé pourquoi, certains ont simplement répondu que leur grand-père l'appelait déjà ainsi, raconte Paola Nogales-Ascarrunz à National Geographic. Le mot ne semble avoir de sens particulier ni en espagnol ni en quechua. Pour Jonas Lescroart, la découverte montre que même les familles animales les mieux connues gardent des zones d'ombre. Il l'a expliqué à l'Associated Press (propos traduits de l'anglais) :
Même dans des groupes très bien étudiés, comme la famille des chats, il reste apparemment une diversité cachée.
Une espèce dont on ignore presque tout
Reste l'essentiel : combien de tilcayos vivent encore dans la nature ? Personne ne le sait. Tigrino est le seul individu connu vivant en captivité. D'après l'AFP, les chercheurs ont aussi analysé une femelle, secourue après avoir été agressée dans un village puis relâchée. L'espèce n'a été confirmée génétiquement qu'en Bolivie, dans les forêts des Yungas, et son aire de répartition reste inconnue. Son alimentation, son comportement et sa reproduction sont encore à documenter. La biologiste a installé des pièges photographiques dans la forêt pour tenter de l'observer à l'état sauvage.
Cette découverte change aussi la façon de protéger ces animaux. Eduardo Eizirik l'explique à National Geographic : un chat-tigre supposé présent du sud du Brésil jusqu'au Costa Rica ne paraît pas menacé, mais cinq espèces distinctes doivent chacune être évaluées séparément. Chaque population est donc plus petite qu'on ne le pensait. Or la forêt des Yungas subit la déforestation et l'exploitation minière. Paola Nogales-Ascarrunz a indiqué à l'AFP que l'espèce était, selon elle, menacée d'extinction.
Depuis l'annonce, le refuge de Senda Verde voit affluer des curieux venus de toute la Bolivie et de l'étranger, rapporte l'Associated Press. La plupart repartent sans l'avoir aperçu : facilement stressé, Tigrino est tenu à l'écart du public. Lors du passage des journalistes de l'agence, le 20 septembre, il est sorti de son abri quelques minutes, a humé l'air, fait quelques pas, puis s'est fondu dans le feuillage.
Source : Nationalgeographic
