Un requin gobelin de 2,5 mètres a été remonté par hasard à 900 mètres de profondeur au large de Gran Canaria. Une rencontre tellement rare que Oceanographic Magazine qualifie cet animal de "fossile vivant".
L'histoire commence comme une journée de pêche ordinaire. Marcos Hernández et Ramón Santana, deux pêcheurs amateurs, lancent leurs lignes au large du quartier de San Cristóbal, à Las Palmas de Gran Canaria. Ils visent des espèces de fond, comme le sabre noir ou le béryx splendide. À 900 mètres sous la surface, ce qui mord n'a rien à voir avec ce qu'ils espéraient. Quand la prise remonte, ils n'en croient pas leurs yeux.
« Quand il est remonté, on n'avait aucune idée de ce que c'était. Au début, on a pensé à un espadon à cause du museau, et puis on a compris que non. Il avait une peau de cuir, et après avoir cherché en ligne, on a fini par identifier ce que c'était vraiment », a raconté Marcos Hernández.
Un requin si rare que moins de 250 spécimens ont été documentés dans toute l'histoire
L'animal au bout de la ligne est un requin gobelin, ou Mitsukurina owstoni pour les scientifiques. Sa première description remonte à 1898 par l'ichtyologue américain David Starr Jordan, à partir d'un spécimen pêché dans la baie de Sagami au Japon. Depuis ? Moins de 250 individus ont été documentés dans le monde entier. Autrement dit, en plus d'un siècle, l'humanité a vu en moyenne moins de deux requins gobelins par an. La bête sortie des eaux canariennes mesure environ 2,5 mètres, et son apparence ne laisse personne indifférent.
Long museau plat en forme de spatule, mâchoires extensibles qui peuvent jaillir hors de la gueule pour saisir leurs proies, dents fines et acérées, peau translucide laissant deviner les vaisseaux sanguins, petits yeux noirs sans paupière. Le requin gobelin a tout du monstre venu d'un autre âge, ce qui lui vaut son surnom de "fossile vivant". Sa lignée évolutive remonte à plus de 125 millions d'années. Une fois remonté, le squale a été photographié, mesuré et filmé sous tous les angles. Puis, dans un geste salué par la communauté scientifique, il a été relâché vivant dans les profondeurs.
Une découverte qui redessine la carte de l'espèce
L'événement, dévoilé dans la revue scientifique Thalassas: An International Journal of Marine Sciences, marque la première observation confirmée du requin gobelin dans les eaux des îles Canaries. C'est aussi seulement la deuxième fois que l'espèce est repérée dans toute la région macaronésienne, qui regroupe les Canaries, Madère, les Açores, les îles Sauvages et le Cap-Vert. L'équipe de l'Université de La Laguna, à Tenerife, qui a authentifié la trouvaille, considère ce signalement comme une "expansion notable" de l'aire de répartition connue de l'espèce dans l'Atlantique central et oriental.
Les chercheurs avancent une hypothèse fascinante. Dans l'Atlantique est, la majorité des spécimens recensés sont des juvéniles ou des sub-adultes, alors que les plus grands individus, dont une femelle de 6 mètres pêchée dans le golfe du Mexique en 2000, viennent plutôt de l'Atlantique ouest. Le requin gobelin pourrait donc occuper différents bassins selon son âge. Cette observation rejoint d'autres découvertes récentes qui bousculent ce qu'on croyait savoir sur les grands prédateurs des profondeurs, à l'image de ce requin filmé en Antarctique là où on pensait qu'aucun ne vivait. Les fonds marins, eux, n'ont visiblement pas fini de livrer leurs secrets.
Pourquoi ce coin des Canaries protège les espèces les plus rares
Si ce requin gobelin a pu être croisé là, c'est sans doute parce que les eaux profondes de l'archipel canarien jouent un rôle de refuge. Selon les biologistes Alberto Brito et Asier Furundarena, l'absence de chalutage de fond depuis les années 1980 et le faible ciblage commercial des requins et des raies dans la zone ont préservé un écosystème abyssal d'une rare richesse. Au moins 20 espèces de requins vivant à plus de 200 mètres de profondeur ont été recensées dans les eaux locales. Les captures accidentelles existent toujours, comme le rappelle ce cas, mais le fait que l'animal ait été relâché en vie offre une lueur d'espoir aux scientifiques.
Le requin gobelin ne représente aucun danger pour l'homme. Il vit entre 250 et 1 500 mètres de profondeur, dans une obscurité quasi totale, et chasse calmars et petits poissons grâce à un système de mâchoires unique au monde, capables de jaillir comme un piège à ressort. Pour les chercheurs canariens, le moment est historique : il restera dans les annales de la biologie marine comme la première fois où un humain a pu voir, photographier et filmer cet "OVNI des abysses" vivant dans cette partie de l'Atlantique.
