La réponse pleine d'humour et de dignité d'un ancien esclave à la lettre de son ex-maître qui voulait le récupérer en 1865

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Esclave durant 39 années de sa vie, Jordan Anderson a enfin pu goûter aux joies de la liberté, affranchi après la guerre de Sécession aux Etats-Unis. Lorsque son ancien maître lui demanda de revenir pour l’aider à rebâtir sa plantation, sa réponse est restée comme un témoignage historique de ce que ressentait alors les anciens esclaves.

Sa date de naissance est inconnue, à croire que sa vie commença dans une condition d’esclave puisque la première chose que l’on sait est qu’il fut vendu comme esclave à l’âge de 8-9 ans en 1825. Il s’appelait Jordan Anderson (parfois épelé « Jordon ») et a vécu 39 ans en tant qu’esclave dans le Tennessee.

Acheté par le General Paulding Anderson, il le place aux côtés de son fils Patrick Henry Anderson, du même âge que lui, afin de le servir et d’en faire un camarade de jeu. En 1848, Jordan se marrie avec une autre esclave de la même plantation, Amanda « Mandy » McGregor, avec qui il aura onze enfants.

Puis, un événement historique de grande ampleur vint chambouler tout le reste de leur vie. La guerre de Sécession et la défaite des esclavagistes qui voit la plantation être récupérée par l’armée unioniste. Tous les esclaves sont alors libérés en 1864, dont Jordon Anderson, après 39 ans de servitude.

Dès lors, le couple et leurs enfants emménagent à Dayton, dans l’Ohio et s’y installent pour enfin vivre leur vie librement. Au mois de juillet 1865, Jordan reçoit une lettre de son ancien maître, le colonel Patrick Henry Anderson, celui avec lequel il a grandi. Ce dernier tente de remettre la plantation sur pied et demande l’aide de Jordan, de façon courtoise et polie.

Le 7 août 1865, Jordan lui répond à travers une lettre qui fut publiée dans un quotidien, Cincinnati Commercial Tribune, puis republiée dans le New York Daily Tribune le 22 août, ainsi que dans l’œuvre de Lydia Marie Child « The Freedman’s Book » édité la même année.

Intitulée « Lettre d’un Homme libre à ancien maître », celle-ci est rythmée par beaucoup d’humour, de la dignité mais aussi de la compassion envers son ancien maître. Elle mentionne une certaine «Miss Mary» qui fait référence à la femme du colonel P.H. Anderson, une « Martha » et un « Henry », la fille et le fils du colonel, ainsi qu’un dénommé George Carter, un charpentier local.

Découvrez la retranscription de la lettre ci-dessous :

Dayton, Ohio,

7 août 1865

À mon ancien maître, Colonel P.H. Anderson, Big Spring, Tennessee

Monsieur, j’ai reçu votre lettre, et je suis content de voir que vous n’avez pas oublié Jordon, et que vous vouliez que je revienne pour vivre avec vous, me promettant le meilleur pour moi qu’aucun autre ne puisse. Je me suis souvent inquiété pour vous. Je pensais que les Yankees (surnom donné aux abolitionnistes, ndlr) vous avait pendu pour avoir abriter des Confédérés chez vous. Je suppose qu’ils n’ont jamais entendu parler de votre ordre donné au colonel Martin de tuer le soldat nordiste laissé par sa compagnie dans leur écurie. Bien que vous m’ayez tiré dessus deux fois avant que je parte, je n’ai jamais voulu entendre que vous soyez blessé, et je suis content que vous soyez toujours en vie. Ça pourrait me faire du bien de retourner dans notre bonne vieille maison, de revoir Miss Mary et Miss Martha et Allen, Esther, Green et Lee. Embrassez-les de ma part et dites-leur que j’espère que l’on se reverra dans un monde meilleur, si ce n’est pas dans celui-là. J’aurais pu revenir vous revoir quand je travaillais à l’hôpital de Nashville, mais l’un de vos voisins m’a dit qu’Henry avait l’intention de me tuer s’il en avait la chance.

J’aimerais particulièrement savoir quelle est la bonne opportunité que vous me donnez. Je m’en sors terriblement bien ici. Je reçois 25 dollars par mois, avec de la nourriture et des vêtements, j’ai une maison confortable pour Mandy – les gens l’appellent Mme Anderson – et les enfants – Milly, Jane et Grundy – vont à l’école et apprennent bien. Le professeur dit que Grundy a les qualités pour devenir prédicateur. Ils vont au catéchisme le dimanche et Mandy va régulièrement à l’église. Nous sommes bien traités. Parfois, on entend les autres dire « Ces personnes colorées étaient des esclaves dans le Tennessee ». Les enfants sont blessés d’entendre de telles remarques, mais je leur dis que ce n’était pas mauvais d’appartenir au Colonel Anderson. De nombreux nègres auraient été fiers, comme je l’ai été, de vous appeler maître. Maintenant, si vous comptez m’écrire et me dire quelle salaire vous allez me donner, je serais capable de décider si retourner chez vous serait pour mon plus grand bien.

Quant à ma liberté, que vous me promettez, il n’y a rien à gagner de plus, j’ai eu mes papiers d’affranchissement en 1864 de la part du département de Nashville. Mandy dit qu’elle serait apeurée de retourner à la maison sans avoir la preuve que vous nous traiterez justement et gentiment, et nous avons décidé de tester votre sincérité en vous demandant de nous envoyer le salaire que l’on mérite pour tout le temps que l’on vous a servi. Cela nous aiderait à oublier et pardonner le passé, et de bâtir une amitié plus juste pour l’avenir. Je vous ai servi durant 32 ans, et Mandy pendant 20 ans. À 25 dollars par mois en ce qui me concerne, et deux dollars par semaine pour Mandy, nous mériterions un montant d’environ 11 680 dollars. Ajoutant alors les intérêts pour tout le temps où ces salaires n’ont pas été versés, et en déduisant les frais pour les vêtements, les trois visites du médecin, et pour avoir enlevé une dent à Mandy, la balance montrera que vous nous devez encore pour que ça soit juste. Vous pouvez nous envoyer l’argent par Adam’s Express, au nom de V. Winters, Esq., Dayton, Ohio. Si vous n’arrivez pas à nous payer pour tous nos travaux, nous aurons peu d’espoir quant à vos promesses pour le futur. J’espère que le bon Dieu vous a ouvert les yeux sur les erreurs que vous et vos pères avez faites à moi et mes pères, en nous faisant travailler durant des générations sans gratifications. Ici je perçois un salaire tous les samedis soirs, mais dans le Tennesse, il n’y a jamais eu de paye pour les « négros », pas plus que pour les chevaux et les vaches.

En réponse à cette lettre, veuillez me dire s’il existe un endroit sûr pour Milly et Jane, qui ont bien grandi et sont de belles filles. Vous savez comment c’était avec les pauvres Matilda et Catherine. Je préfèrerais rester et être affamé – quitte à mourir – que de voir mes filles être humiliées par la violence et la faiblesse de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me dire s’il existe des écoles ouvertes pour les enfants colorés dans votre voisinage. Mon plus grand désir désormais et de donner une éducation à mes enfants et qu’ils aient des habitudes vertueuses.

Passez le bonjour à George Carter, et remerciez-le d’avoir ôter le pistolet de votre main quand vous me tiriez dessus.

De la part de votre ancien serviteur,

Jordon Anderson

Traduite par nous soins, vous pouvez retrouver cette lettre en anglais ici.

Source : Upworthy
États-Unis
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