Il pensait remonter du bois et de la porcelaine. Au septième jour de plongée, Teddy Tucker a soulevé une planche de coque posée par neuf mètres de fond, au large des Bermudes, et il a vu briller de l'or. C'était en 1955. Vingt ans plus tard, l'objet qu'il venait de sortir de l'eau allait s'évaporer d'un musée, sous le nez des organisateurs d'une visite royale, et ne jamais réapparaître.
Un ancien démineur de la Royal Navy devenu chasseur d'épaves
Edward Bolton Tucker, dit Teddy, est né aux Bermudes en 1925. Il a grandi à une cinquantaine de pieds du rivage, a travaillé gamin sur les bateaux de pêche et à l'aquarium local, avant de devenir spécialiste de la démolition sous-marine pour la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale. De retour sur son île, il monte une activité de récupération et travaille pour le gouvernement, qui le paie pour remonter la ferraille des navires coulés.
Mais son idée est ailleurs. « J'allais chercher un trésor, ça ne faisait aucun doute », raconte-t-il dans les archives compilées par sa fille Wendy sur le site consacré à son père. Les eaux des Bermudes, mal éclairées, hérissées de récifs et longtemps dépourvues de phares, ont englouti des navires pendant des siècles. Tucker en localisera plus d'une centaine au cours de sa vie.
Tout commence en 1951, quand un pêcheur lui parle de colonnes de marbre aperçues sur les récifs extérieurs. Tucker plonge et tombe sur une gueule de canon. Il repart avec quelques pièces, puis laisse le site tranquille pendant quatre ans, faute de temps.
Sept jours de plongée, et une croix face contre sable
En 1955, il revient et s'installe sur la zone. Une semaine entière, jusqu'à cinq heures par jour dans l'eau, avec un masque, un tuyau d'air et des palmes. Rien d'autre. Il descend tête la première, sans lest.
Les trouvailles s'enchaînent : du bois, de la porcelaine, un cube d'or frappé d'un tampon fiscal espagnol, des lingots, un mortier daté de 1561 et plus de deux cents pièces d'argent. L'une d'elles permet de dater le naufrage : le navire n'a pas pu couler avant 1592. Il s'agirait du San Pedro, un galion espagnol perdu sur les récifs bermudiens à la fin du XVIe siècle, que les historiens locaux situent généralement en 1594.
Puis vient le septième jour.
« Il y avait une grande planche, sans doute un bordé de coque. Je l'ai soulevée, je l'ai écartée, et il y avait une croix face contre le fond. Elle était d'un or éclatant. Je savais que c'était de l'or. Je l'ai ramassée, je l'ai retournée. Des émeraudes ! »
Sept émeraudes, exactement, « chacune de la taille d'une balle de mousquet », dira-t-il plus tard. La croix mesure 7,6 centimètres sur 3,8, à peine plus qu'une paume. Or 22 carats, de minuscules clous d'or suspendus aux bras pour évoquer ceux plantés dans les mains du Christ, et un dos amovible dissimulant une petite cavité vide. Tucker note que la gravure, bien que belle, reste assez grossière : à ses yeux, le travail d'artisans locaux d'Amérique, et non d'orfèvres venus d'Espagne.
Sur le moment, il ne mesure pas ce qu'il tient. La croix finit rangée dans un placard de sa maison.

« L'une des pièces les plus précieuses jamais remontées »
Les autres, eux, comprennent vite. Mendel Peterson, conservateur au Smithsonian et futur père de l'archéologie sous-marine, se déplace aux Bermudes et estime la pièce à 250 000 dollars de l'époque, soit plus de 3 millions de dollars actuels, environ 2,7 millions d'euros. Le magazine Life lui consacre une double page, photographiée à trois fois sa taille réelle, et la présente comme l'une des pièces de trésor sous-marin les plus précieuses jamais retrouvées.
Les offres pleuvent. Un marchand propose 25 000 dollars. Clare Boothe Luce, ambassadrice des États-Unis en Italie, monte à 100 000, puis double la mise. Le gouvernement des Bermudes, lui, revendique la propriété du trésor au motif que les fonds marins appartiennent à la Couronne. Tucker répond du tac au tac qu'il n'a qu'à tout remettre sur le récif, et qu'ils n'auront qu'à venir le chercher eux-mêmes.
Un accord finit par être trouvé : il garde ses trouvailles, mais l'île dispose d'un droit de préemption. En 1959, l'ensemble du butin du San Pedro est vendu au gouvernement bermudien. Les montants avancés varient beaucoup selon les sources, entre 35 000 livres, 43 000 dollars et des chiffres nettement supérieurs cités par la presse américaine des années 1970. Un point fait consensus : c'était très en dessous de la valeur estimée.
Février 1975 : la reine arrive, la croix a changé
La croix est d'abord exposée à l'aquarium des Bermudes. En 1975, elle est transférée au Bermuda Maritime Museum pour une occasion particulière : Elizabeth II et le prince Philip débarquent sur l'île le 16 février, première étape d'une tournée dans les Caraïbes et au Mexique, et doivent inaugurer le musée.
Les organisateurs disposent les pièces du trésor et invitent Tucker à faire office de guide. En attendant l'arrivée de la souveraine, il jette un œil à la vitrine. Quelque chose cloche. La croix lui paraît terne, sans l'éclat dont il se souvient. Il la prend en main, et la peinture lui reste sur les doigts.
Ce n'était pas de l'or. C'était une réplique en plastique, peinte si récemment que le vernis était encore collant. Tucker se débarrasse discrètement de la contrefaçon avant l'arrivée de la reine, qui n'aura jamais connaissance du vol. La visite se déroule sans accroc.
Cinquante ans d'enquête pour rien
La suite est nettement moins fluide. La police bermudienne alerte le FBI, Scotland Yard et Interpol. L'enquête établit que de nombreuses personnes avaient eu accès à la croix pendant le transfert entre les deux établissements, sans effraction ni trace exploitable. La date exacte du vol n'a jamais été déterminée.
Aucune arrestation n'a été prononcée. La croix n'a jamais refait surface, ni sur le marché de l'art, ni ailleurs. Selon Wendy Tucker, son père penchait pour un vol commandité : quelqu'un s'était donné la peine de fabriquer une copie à l'avance, et seul cet objet a disparu. Aux Bermudes, la théorie qui circule veut que le mode opératoire, trop soigné pour un voleur d'occasion, désigne un professionnel venu de l'étranger.
Teddy Tucker est mort en 2014, à 89 ans. Entre-temps, il était devenu une figure internationale de la plongée, ami de Peter Benchley, l'auteur des Dents de la mer, et modèle du personnage incarné par Robert Shaw dans Les Grands Fonds en 1977. Il aura passé certaines années plus de deux cents jours sous l'eau et découvert d'autres épaves majeures, dont le San Antonio, coulé en 1621 avec ses 57 pièces d'or. Rien n'a jamais égalé la croix, qu'il décrivait jusqu'au bout comme sa découverte la plus précieuse.
Il reste tout de même quelque chose à voir. Au Bermuda Underwater Exploration Institute, qu'il a cofondé, une réplique en bois et en plastique est exposée dans une vitrine conçue avec un jeu d'optique : selon l'endroit où l'on se place, l'objet s'évanouit. Exactement comme l'original.
