Le geste est presque invisible tellement il est banal. On soulève le couvercle du réservoir, on laisse tomber une pastille bleue au fond, on referme. Pendant quatre à huit semaines, l'eau se teinte à chaque chasse, la cuvette reste nette, et surtout, on ne frotte plus. Le produit se vend en grande surface pour quelques euros la boîte, il coche toutes les cases de l'astuce parfaite.
Sauf que les entreprises qui fabriquent les toilettes ont pris la peine d'écrire, dans leurs propres documents de garantie, qu'il ne fallait pas le faire.
Ce que les fabricants écrivent dans leurs conditions de garantie
Kohler, l'un des plus gros fabricants mondiaux de sanitaires, ne s'embarrasse pas de nuances. Sa garantie limitée sur les WC précise que l'usage de nettoyants placés dans le réservoir annule purement et simplement la couverture, sauf dans le cas très précis d'un système intégré prévu par la marque. La même phrase revient dans plusieurs documents du groupe : ne jamais utiliser de nettoyants dans le réservoir, sous peine de perdre la garantie.
Chez American Standard, la formulation est encore plus directe. Le document de garantie de la marque contient un avertissement en toutes lettres.
« Cette garantie ne couvre aucun dommage causé par l'utilisation de nettoyants dans le réservoir. Ces produits peuvent sérieusement corroder les pièces du réservoir. »
Fluidmaster, qui fabrique des mécanismes de chasse, va jusqu'à évoquer le dégât des eaux.
« N'utilisez pas de nettoyants à déposer dans le réservoir contenant de l'eau de Javel ou du chlore. L'usage de tels produits endommagera les composants du réservoir et peut provoquer une inondation et des dommages matériels. »
Ces textes concernent des garanties nord-américaines, et il faut le préciser. Mais le mécanisme physique qu'ils décrivent, lui, ne connaît pas les frontières : un joint en caoutchouc réagit de la même façon à Bordeaux qu'à Chicago.
Pourquoi le chlore dans le réservoir pose un problème
La différence avec un nettoyage classique tient à la durée d'exposition. Quand on verse de la Javel dans la cuvette, le produit agit quelques minutes puis part avec la chasse. Une pastille immergée dans le réservoir, elle, libère du chlore en continu, jour et nuit, pendant des semaines.
Or le réservoir n'est pas une simple cuve. Il abrite le clapet, ou soupape, une pièce en caoutchouc qui assure l'étanchéité entre le réservoir et la cuvette, le robinet flotteur, des joints et de la visserie. Le chlore est un oxydant puissant. Au contact prolongé du caoutchouc, il attaque l'élasticité du matériau, qui durcit, gonfle ou se ramollit selon sa composition. Le plastique devient cassant, la visserie métallique se corrode plus vite.
Le clapet finit par ne plus se poser correctement sur son siège. À ce moment-là, un mince filet d'eau passe du réservoir vers la cuvette, en permanence. C'est la fuite la plus discrète qui soit : pas de flaque, pas de bruit franc, souvent juste une légère ondulation à la surface de l'eau qu'on ne remarque jamais.
La facture arrive plusieurs mois plus tard
Une chasse d'eau qui fuit en filet continu peut laisser partir jusqu'à 25 litres par heure, soit environ 600 litres par jour, selon les données du Centre d'information sur l'eau. Sur une année complète, cela représente près de 219 mètres cubes. Avec un prix moyen de l'eau autour de 4 euros le mètre cube en France, on parle de plusieurs centaines d'euros ajoutés à la facture.
Toutes les fuites ne sont pas de cette ampleur, loin de là. Un suintement léger tourne plutôt autour de 60 à 120 litres par jour, ce qui reste une centaine d'euros par an pour un problème qu'on aurait pu éviter en ne mettant rien dans le réservoir.
Le test pour vérifier prend deux minutes et ne coûte rien. Quelques gouttes de colorant alimentaire dans le réservoir, sans tirer la chasse. Si la couleur apparaît dans la cuvette au bout d'une demi-heure, le clapet ne fait plus son travail.
Attention, tous les blocs WC ne sont pas concernés
C'est la nuance que la plupart des mises en garde oublient, et elle change tout. En France, le produit le plus vendu est le bloc qu'on accroche au bord intérieur de la cuvette, dans son petit panier en plastique. Celui-là ne touche jamais le mécanisme : il est en aval, du côté de la céramique, et les avertissements des fabricants ne le visent pas.
Le produit en cause est celui qu'on dépose dans le réservoir, sous le couvercle, souvent vendu sous les appellations galet, pastille ou bloc réservoir. Si vous ne savez pas lequel vous utilisez, soulevez le couvercle. Une eau teintée en bleu ou en vert dans le réservoir répond à la question.
Ce qui marche à la place
Le détartrage au vinaigre blanc reste l'option la plus sûre pour la cuvette et pour les dépôts calcaires, et il n'implique aucun contact permanent avec les pièces mobiles. Une brosse une à deux fois par semaine fait le reste. Pour l'odeur, l'aération de la pièce et le nettoyage des zones qu'on oublie systématiquement, le dessous de l'abattant et le pourtour du pied, sont plus efficaces qu'un parfum diffusé en continu.
Et si le réservoir est déjà entartré, la bonne méthode consiste à couper l'arrivée d'eau, démonter le mécanisme et le faire tremper dans un mélange d'eau chaude et de vinaigre blanc à parts égales. Plus long qu'une pastille, mais nettement moins cher qu'un mécanisme complet.
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