Un jour, Jean-Robert accompagne sa femme à la banque. Face au couple, le conseiller parle, explique, répond aux questions. Mais pas une seule fois il ne s'adresse à lui. Jean-Robert a compris ce jour-là ce que signifiait, aux yeux de certains, un homme qui ne gagne plus d'argent.
À 42 ans, il a quitté l'école de journalisme où il travaillait depuis vingt ans. Il n'a pas été licencié et n'est pas parti à la retraite. Il a simplement choisi d'arrêter pour s'occuper de son fils, restaurer sa maison à la campagne, peindre et fabriquer des objets. Son témoignage figure dans un dossier consacré à ces anciens salariés qui ont décidé de ne plus travailler, republié récemment sur MSN.
Ni chômeurs, ni retraités, ni rentiers
Dans les statistiques, ces personnes n'entrent dans aucune case évidente. Elles ne cherchent pas d'emploi et ne suivent pas d'études. Elles n'ont pas non plus gagné au Loto. Pour tenir, elles ont réduit leurs dépenses. Certaines vivent avec un seul salaire pour deux, d'autres d'allocations ou en communauté.
Aucune n'a pris cette décision sur un coup de tête. Toutes disent avoir voulu changer de priorités : élever un enfant, créer, construire, vivre autrement. Le coach Pierre Blanc-Sahnoun y voit la même démarche que chez ceux qui changent de carrière. Selon lui, il s'agit de passer d'un emploi imposé à une activité choisie. Il souligne aussi que ce choix suscite souvent critiques et incompréhension.
Jean-Robert en a fait l'expérience très vite.
« Je gagne ma vie autrement »
Pour lui, le plus difficile au départ n'a pas été le budget, mais le regard des autres. Il estime que la société accepte mal qu'un homme arrête de travailler pour élever ses enfants. Il ne se considère pourtant pas comme inactif.
J'ai le sentiment de gagner ma vie autrement.
Retaper lui-même sa maison représente, selon lui, une vraie économie pour le foyer. Sa femme, journaliste, aime son métier et continue de l'exercer. Lui s'occupe de leur fils de 5 ans à plein temps. Il a plusieurs fois pensé à reprendre un emploi, puis y a renoncé, car travailler plus pour consommer plus ne correspond pas à la philosophie du couple. S'il retrouve un jour un métier, ce sera la peinture et la création d'objets écologiques.
Paradoxalement, il dit être plus actif qu'avant, parce qu'on ne s'arrête jamais quand on travaille chez soi et pour soi. Ce qui lui manque le plus est très concret : les bières au bistrot avec les étudiants.
Quinze ans de carrière, puis une rencontre
L'histoire de Claude est encore plus inattendue. Directrice de production, elle a tout donné à son travail pendant quinze ans. Elle considérait alors que son indépendance passait par sa carrière, et ses relations amoureuses restaient passagères.
Vers 35 ans, son désir de devenir mère la pousse à consulter une psychanalyste. À 40 ans, elle rencontre l'homme de sa vie et décide de se consacrer à lui, à elle-même et à leur histoire. L'enfant n'est pas venu, mais le couple n'a pas abandonné l'espoir d'en avoir un.
Pour l'argent, la location de son appartement lui assure un petit revenu. Au début, elle était pourtant gênée quand son compagnon lui donnait de quoi faire les courses. Elle a fini par considérer qu'elle faisait sa part : le couple partage tout, et elle l'aide à écrire ses livres. Aujourd'hui, quand on lui demande ce qu'elle fait dans la vie, elle répond sans détour qu'elle se consacre à l'amour. Elle assume ce choix, quitte à se heurter aux critiques de celles et ceux qui y voient un renoncement féministe.
Un bon salaire contre un vélo
Françoise, elle, a choisi d'avancer par étapes. Chef de projet informatique, elle reconnaît n'avoir jamais eu la vocation. Elle a pris une année sabbatique pour faire à vélo la tournée des fermes communautaires et des lieux de vie alternatifs. Son idée : écrire et changer de vie si elle trouvait l'endroit qui lui correspond.
Les réactions ont été contrastées. Les inconnus voient souvent son projet comme une aventure, parfois avec une pointe d'envie. Chez ses proches, c'est différent : certains attendent que cette « lubie » passe. Chez d'autres, son choix a réveillé de vieilles jalousies, ou une forme de culpabilité d'être restés dans un travail qu'ils n'aiment pas.
Elle, en tout cas, se dit déjà transformée : plus confiante, plus calme, plus tolérante. Elle s'est fixé une échéance claire. Si elle n'a pas trouvé son lieu d'ici trois mois, elle reprendra son travail, mais uniquement à temps partiel. Et sans doute pas pour longtemps, précise-t-elle.
Ce que le travail apporte, et ce qu'ils ont dû reconstruire
Le coach et consultant Jean-Daniel Remond met toutefois en garde contre toute idéalisation. Selon lui, la vie en entreprise apporte beaucoup : des contacts quotidiens, des amitiés, le sentiment d'être utile et le plaisir de dépasser ses limites. Autant d'éléments qui participent à la construction de notre identité.
C'est tout l'enjeu pour ceux qui partent. La question n'est pas seulement de savoir s'ils en ont les moyens, mais de se construire une identité en dehors du travail. Face au sentiment de devenir « transparent », la solidité du couple et le soutien des proches se révèlent décisifs. Certains préfèrent même faire croire à leurs amis qu'ils travaillent encore, pour éviter les remarques.
Ces parcours rappellent celui de cette famille qui a vendu sa maison pour partir vivre en Thaïlande avec ses trois enfants. Il existe aussi des départs plus soudains, comme celui de cette jeune femme de 23 ans qui a quitté son poste après une seule journée.
Chacun des trois témoins a laissé un conseil à ceux qui hésitent. Celui de Jean-Robert est le plus direct : ne pas avoir peur du vide, qui se remplit très vite, et ne pas se laisser impressionner par son banquier.
