Une forêt de kelp doré ondule sous la lumière, puis laisse place à une plaine de sable nu, avant qu'apparaissent des éponges, des coraux mous et des « tulipes de mer » accrochées aux rochers. Ces images n'ont été tournées ni par un plongeur ni par un robot sous-marin. La caméra était collée sur le dos d'une otarie.
Entre décembre 2022 et août 2023, des chercheurs australiens ont confié des caméras à huit otaries femelles, au large de l'Australie-Méridionale. En quelques jours de chasse, les animaux ont filmé des zones du plancher océanique que les scientifiques n'avaient encore jamais vues. Les résultats ont été publiés en août 2024 dans la revue Frontiers in Marine Science.
Pourquoi confier une caméra à une otarie
Au départ, il y a un constat simple : on connaît très mal le fond des océans. Pour le cartographier, les scientifiques utilisent en général des robots téléguidés ou des caméras tractées depuis des bateaux. Ces campagnes coûtent cher, mobilisent beaucoup de personnel, dépendent de la météo et deviennent très compliquées au large ou en profondeur. D'autres ont tenté l'aventure par leurs propres moyens, comme ce Youtubeur qui avait immergé des caméras infrarouges au large de l'Indonésie. Mais ce type d'opération reste ponctuel.
En Australie-Méridionale, la plupart des fonds du plateau continental n'avaient jamais été cartographiés. Nathan Angelakis, doctorant à l'université d'Adélaïde et à l'institut de recherche aquatique SARDI, a eu l'idée de faire appel à des spécialistes du terrain : les otaries australiennes. Cette espèce chasse sur le fond et y passe le plus de temps possible. Elle couvre de grandes distances en peu de temps et peut descendre là où l'homme accède difficilement.
Utiliser les vidéos et les données de déplacement d'un prédateur qui chasse sur le fond est un moyen vraiment efficace de cartographier des habitats variés sur de vastes zones des fonds marins.
Un équipement collé sur la fourrure
Les huit femelles venaient de deux colonies : quatre d'Olive Island, sur la côte ouest de la péninsule d'Eyre, et quatre de Seal Bay, sur Kangaroo Island. Selon le New York Times, quatre d'entre elles avaient déjà été baptisées par les guides touristiques locaux : Daphne, Phoebe, Iris et Pasithea.
Le choix de femelles n'est pas un hasard. Elles allaitaient un petit resté à terre et devaient donc revenir à la colonie après leur sortie en mer. C'est ce qui permettait de récupérer le matériel.
Chaque otarie a d'abord été endormie à l'aide d'un fléchette sédative, puis anesthésiée une vingtaine de minutes. L'équipe a collé sur sa fourrure des morceaux de néoprène, la matière des combinaisons de plongée. Elle y a fixé une caméra de 400 grammes à la base des omoplates, une balise GPS juste derrière, et un minuscule capteur de mouvement de 4 grammes sur le crâne. Au total, l'équipement pesait moins de 1 % du poids des animaux, qui pesaient entre 79 et 108 kilos. Quelques jours plus tard, au retour de l'otarie, les chercheurs découpaient les appareils. Les morceaux de néoprène restés sur la fourrure tombent d'eux-mêmes à la mue suivante.
La mise au point n'a pas été simple. Interrogé par la revue Science, Nathan Angelakis se souvient des caméras cassées et des vidéos ratées de la phase de test.
Au tout début, il nous est arrivé qu'une caméra se déclenche avant que l'animal ne parte en mer chercher à manger, et nous avons simplement filmé des heures de sommeil sur la plage, ce qui n'est pas idéal.
89 heures d'images et 560 kilomètres de fonds marins
Pour éviter ce genre de mésaventure, les caméras ne filmaient qu'en journée, entre 8 heures et 18 heures, et seulement au-delà de 5 mètres de profondeur. Leur batterie tenait 12 à 13 heures au total, réparties sur deux ou trois jours en mer.
Au bout du compte, les chercheurs ont récupéré 89 heures et 9 minutes de vidéo, issues de 1 935 plongées. Les otaries ont filmé environ 560 kilomètres de plancher océanique, entre 5 et 110 mètres de profondeur.
En visionnant les images, l'équipe a identifié six grands types d'habitats : les récifs d'algues, les prairies d'algues, le sable nu, les zones mêlant sable et éponges, les récifs d'invertébrés et les champs de blocs rocheux couverts d'invertébrés. On y voit du kelp doré, des éponges, des bryozoaires surnommés « coraux dentelle », des ascidies en forme de tulipe et des gorgones.
Les deux colonies ne chassent pas du tout dans le même décor. Autour d'Olive Island, les otaries ont surtout traversé des récifs d'algues (36,6 % du parcours filmé) et du sable nu (35,8 %). Celles de Seal Bay ont passé l'essentiel de leur temps au-dessus de récifs d'invertébrés, qui représentent 38,2 % de leur trajet.
Des récifs qui n'étaient sur aucune carte
Les otaries ont aussi servi de détecteurs de récifs. Leurs images ont révélé un important système de récifs en relief, avec des structures de plus de 3 mètres de haut, au sud de Kangaroo Island.
Les chercheurs sont ensuite allés plus loin. Ils ont associé chaque image à la position exacte de l'animal, puis croisé ces données avec la profondeur, la température de l'eau, la concentration en chlorophylle et la distance à la côte. À partir de là, un modèle d'intelligence artificielle a prédit les habitats présents dans les zones que les otaries n'avaient pas traversées. Testé sur des données connues, il a vu juste dans 99,5 % des cas autour d'Olive Island et 98,6 % autour de Seal Bay.
Selon Nathan Angelakis, l'équipe a ainsi pu cartographier plus de 5 000 kilomètres carrés de fonds marins jamais explorés jusque-là. Les auteurs restent prudents sur un point : les otaries ne choisissent pas leur itinéraire au hasard. Elles peuvent préférer certains habitats et en éviter d'autres. Certains paysages sous-marins peuvent donc échapper à la carte. Les chercheurs présentent leur méthode comme un complément aux campagnes en bateau, pas comme un remplacement.
Une espèce menacée qui aide à se protéger elle-même
L'enjeu dépasse la cartographie. L'otarie australienne est une espèce en danger : ses populations ont chuté de plus de 60 % en quarante ans. En montrant exactement où elles chassent, les caméras désignent les zones à protéger en priorité. Ces zones peuvent aussi compter pour d'autres espèces marines.
Les caméras ont également livré des scènes inattendues. Au cours d'une sortie, une mère a capturé une seiche géante sous les yeux de son petit, qui nageait juste à côté d'elle. En février 2026, l'équipe a publié une nouvelle étude à partir d'une sortie de huit heures d'une mère accompagnée de son petit. L'université d'Adélaïde la présente comme la première preuve directe que les jeunes otaries australiennes apprennent à chasser en observant leur mère.
Source : frontiersin.org
