En Indonésie, la découverte d’une “main négative” est devenue le plus ancien exemple connu de peinture rupestre. Cette dernière repousse de 16 000 ans les plus anciennes peintures humaines connues, comblant un vide historique sur la migration de notre espèce vers l’Australie.
Sur l’île de Bornéo, en Indonésie, les grottes karstiques de Sulawesi sont devenues un vivier central de l’art rupestre. Ce mercredi 21 janvier, la revue Nature a publié l’étude d’une découverte qui vient remettre en cause ce qu’on pensait connaître sur les premières œuvres d’art humaines.
Il a fallu un vrai regard perçant pour la voir. La trace est effacée, à peine visible. D’abord, ce sont la silhouette d’un oiseau et celle d’un cavalier qui sautent aux yeux. Mais en y regardant de plus près, l’empreinte de main devient perceptible, comme un souffle ancien sous la peinture récente. Plus de 60.000 ans séparent ces deux images.
De telles « mains négatives » ont été apposées dans les grottes et abris-sous-roche partout dans le monde durant la préhistoire. Mais celle-ci a plus de 67 800 ans ce qui en fait la plus ancienne et le premier exemple de peinture rupestre connu.
Crédit photo : Maxime Aubert / Nature
Ainsi, ce pochoir repousse de 15 000 ans les premières formes d’art pariétal attribuées à l'Homo sapiens et s’inscrit dans le récit de la dispersion de l’humanité vers l’Australie.
La découverte de ces peintures est l’œuvre de l’archéologue indonésien Adhi Agus Oktaviana et de son collègue canadien Maxime Aubert. En 2024, ils avaient déjà présenté des figures humaines interagissant avec un porc, trouvées dans une autre grotte de Sulawesi. Datées de 51 200 ans, elles constituaient la plus ancienne peinture « narrative » connue.
Auparavant, toujours à Sulawesi, c’était une scène de chasse au bovidé datée de 44 000 ans, conduite par des personnages humains à tête animale (des thérianthropes) qui avait mis en 2019 l’île indonésienne au centre de la mappemonde de l’art rupestre.
« Il est désormais évident que Sulawesi a été le foyer d’une des cultures artistiques les plus riches et les plus durables, une culture qui remonte à la première occupation humaine de cette île il y a plus de 67 800 ans »
Il s’agit en effet d’une date minimale : les dessins pourraient être plus anciens encore, car c’est une fine couche de calcite les recouvrant qui a pu être datée par la technique à l’uranium-thorium, dont le laboratoire de Maxime Aubert s’est fait une spécialité.
Crédit photo : Maxime Aubert / Nature
Une peinture symbolique de la migration de l'Homo Sapiens en Australie
Si la main aux contours fanés éclaire les origines de l’art rupestre, elle comble aussi une lacune essentielle pour retracer l’histoire de la migration humaine entre l’Eurasie et l’Australie. On sait en effet que notre espèce, Homo sapiens, est arrivée dans le nord de l’Australie il y a plus de 65 000 ans, grâce à des fouilles archéologiques dans la région d’Arnhem. A la pointe sud-est de l’Eurasie, au Laos, la présence la plus ancienne de notre espèce date de près de 80 000 ans, et on y a aussi retrouvé un os frontal de 68 000 ans. La main de Sulawesi fait en quelque sorte le pont entre ces territoires.
Fin novembre, une étude de paléogénétique avait suggéré que le peuplement de Sahul, la région englobant alors la Nouvelle-Guinée, l’Australie et la Tasmanie, serait survenu il y a environ 60 000 ans.
« L’âge de notre main négative est bien cohérent avec ce nouvel article de génétique. Nous avons désormais une preuve archéologique que l’Homme moderne se trouvait aux portes de l’Australie il y a au moins 68 000 ans, et qu’il réalisait déjà des peintures à cette époque. »
Crédit photo : Maxime Aubert / Nature
Les archéologues ont avancé deux tracés pour cette conquête de l’Australie. L’un par le sud, le long de Java, l’autre au nord, par Bornéo, Sulawesi, puis l’extrémité occidentale de la Papouasie.
« La main se trouve sur la route nord, mais cela ne signifie pas pour autant que la route sud n’ait pas également été empruntée »
Il y a 68 000 ans, le niveau marin était plus de 100 mètres plus bas qu’aujourd’hui, si bien que les bras de mer à traverser étaient sensiblement plus étroits, avec la possibilité pour les premiers colons marins de voir l’autre rive, ou presque…
« Au début du voyage, les bras de mer à franchir faisaient environ 20 à 30 km, puis le dernier passage pour atteindre l’Australie ou la Nouvelle-Guinée était d’environ 90 à 100 km »
Ce goût précoce pour l’exploration est une caractéristique d’Homo sapiens. Mais ce que montre la main de Sulawesi, c’est aussi sa capacité très ancienne à projeter ses images mentales sur un support.
Crédit photo : Maxime Aubert / Nature
L’accumulation de découvertes et la superposition de dessins très anciens et plus récents font de ces grottes « probablement des lieux sacrés pendant des dizaines de millénaires ». La main de Sulawesi détrône le candidat espagnol pour le dessin le plus ancien : une sorte d’échelle trouvée dans la grotte d’El Castillo et datée de 64 000 ans, une époque où l’homme de Neandertal occupait la région.
Sur l’île, les recherches se poursuivent pour mieux connaître les populations qui ont laissé ces traces murales, en creusant cette fois le sol des grottes qu’elles ont occupées.
