Cinq acres de prairie texane, un portail avec télécommande, quatorze dalles de béton et une règle non écrite : personne ne reste seul. À Cumby, à une heure de route au nord-est de Dallas, onze femmes de 60 à 80 ans vivent chacune dans sa tiny house, pour un loyer d'emplacement de 450 dollars par mois, soit environ 390 euros. Celle qui a monté ce village a 70 ans et y a mis une bonne partie de son plan retraite.
Le calcul d'une femme qui regarde ses vieux jours en face
Robyn Yerian est divorcée, mère de deux enfants. Elle vivait déjà dans une tiny house de deux chambres, achetée 57 000 dollars, au sein d'une communauté d'habitat léger. C'est en observant la flambée des prix autour de Dallas qu'elle fait un calcul simple et un peu vertigineux : son épargne retraite ne suffirait pas à la faire vivre.
Plutôt que de la laisser dormir, elle décide de la transformer en revenu et en voisinage. En 2022, elle retire une partie de son plan d'épargne, achète cinq acres à Cumby pour 35 000 dollars, environ 30 000 euros, et déménage sa propre maison sur le terrain.
« Je ne suis pas du genre à ruminer les "et si". »
C'est ainsi qu'elle résume sa décision au magazine PEOPLE. Le terrain n'avait ni électricité, ni eau courante. Il a fallu terrasser, créer une voirie, installer une fosse septique et tirer les réseaux. Facture totale de l'opération, achat compris : environ 150 000 dollars, soit près de 130 000 euros.
Un village classé camping pour contourner la réglementation
Le plus dur n'a pas été le chantier mais l'administratif. Aux États-Unis comme en France, les tiny houses tombent dans un angle mort du droit de l'urbanisme. Beaucoup de communes les refusent purement et simplement.
La solution de Robyn Yerian a été de faire enregistrer son terrain comme parc pour camping-cars. C'est ce statut qui a débloqué le projet, et il explique la configuration du site : quatorze dalles de béton d'environ 3 mètres sur 9, avec ancrages au sol pour tenir face aux vents de prairie, et des raccordements en eau, électricité et assainissement.
Chacune arrive avec sa maison
C'est la mécanique du lieu, et elle change tout : Robyn ne vend ni ne construit de maisons. Elle loue un emplacement viabilisé. Chaque résidente arrive avec sa tiny house, la fait construire, ou installe son camping-car sur sa dalle.
Restait un problème, celui des femmes qui n'ont pas les moyens d'acheter une maison au départ. Elle a donc acheté un modèle qu'elle loue clé en main, maison et emplacement compris, pour environ 700 dollars par mois, autour de 600 euros.
390 euros par mois, et la promesse de ne jamais augmenter
Le loyer est de 450 dollars mensuels. Il comprend l'eau, l'assainissement, les ordures et l'entretien des espaces verts. L'électricité et le propane restent à la charge de chacune. Environ 2,5 acres sont clôturés et fermés par un portail, chaque résidente en a la télécommande.
Robyn Yerian s'est engagée à ne jamais monter ce tarif. Dans une région où les loyers ont doublé en quelques années, c'est ce qui explique en grande partie l'afflux de candidatures.
Une seule règle de vie commune : aucun drame
Le règlement intérieur tient en une phrase. Tout ce qui coince doit être dit en face, tout de suite, et la conversation se termine par une formule rituelle : ce n'est que mon point de vue, personne n'est blessé. Pas de rumeur, pas de clan, pas de non-dit qui pourrit six mois.
Le reste ressemble à une vie de village. Un préau que les résidentes appellent leur cuisine, où l'on prend le café le matin. Un club de lecture, un potager, un barbecue sur l'emplacement libre rebaptisé la dalle à fêtes. Et une réunion informelle chaque soir, pour savoir comment la journée s'est passée pour chacune.
Ce qu'elles achètent vraiment pour 390 euros
La vraie valeur du lieu n'est pas le loyer. Elle est dans ce qui se déclenche quand l'une d'elles tombe malade. Après une prothèse de genou posée à une voisine, les autres se sont relayées pour l'emmener chez le kinésithérapeute, lui préparer des repas et faire ses courses.
« On se conduit les unes les autres chez le médecin. »
C'est ce que Robyn Yerian explique à Realtor.com, en ajoutant que les résidentes passent voir celles qui ont la grippe et se servent mutuellement de confidentes. Neuf chiens complètent le tableau.
Près de 500 candidates pour une seule place
Sur les quatorze emplacements, un seul était encore libre au moment des dernières interviews. Et près de 500 femmes figuraient sur la liste d'attente.
La sélection n'a rien d'un dossier de location classique. Toute candidate doit venir sur place rencontrer Robyn et les résidentes actuelles. Certaines ont pris l'avion pour cet entretien. Le critère principal n'est pas financier : il faut être autonome et savoir vivre en communauté rapprochée.
Une idée qui existe aussi en France
Le modèle n'est pas si exotique. En France, la Maison des Babayagas, inaugurée en 2013 à Montreuil après quinze ans de bataille administrative menée par la militante féministe Thérèse Clerc, repose sur la même intuition : vieillir entre femmes, en s'autogérant, plutôt que d'attendre l'établissement médicalisé. Le bâtiment compte 25 logements, dont 21 réservés à des femmes de plus de 60 ans et quatre à des moins de 30 ans, pour maintenir un lien entre générations.
Robyn Yerian, elle, ne se fait pas d'illusions sur la suite. Elle espère que d'autres reproduiront l'idée ailleurs, mais doute que son village lui survive une fois que les premières habitantes ne seront plus là. En attendant, elle tond, coupe des tournesols et fait le tour des maisons le matin. Elle qui cherchait un complément de retraite a surtout trouvé dix voisines.
Cette manière de repenser l'habitat pour les plus âgés se retrouve dans d'autres projets, comme ce couple qui a construit une tiny house dans son jardin pour y installer sa mère, ou ce village de tiny houses néerlandais où les habitants bâtissent eux-mêmes leur maison sur un terrain loué. Preuve que le logement léger n'est pas qu'une affaire de jeunes en quête d'aventure.
