Au fond d'un jardin de Portland, dans l'Oregon, une petite maison en bois est posée sur un lit de gravier, avec son porche et ses roues cachées sous une jupe isolante. Sa propriétaire, Peggy LeDuff, a quitté la Californie pour s'y installer. La maison principale, à quelques pas, est celle de sa fille. La raison de ce déménagement a un prénom : Nora, sa petite-fille, née en mars 2021.
Trois jours par semaine, Peggy garde l'enfant. Le soir, elle retrouve son propre logement de 311 pieds carrés, soit environ 29 m². Au moment où elle a raconté son histoire au think tank américain Sightline Institute, dans un article publié en septembre 2025, elle vivait ainsi depuis trois ans et demi. Son bilan tient en trois mots : « J'adore ça. »
De 334 m² à 29 m², en deux étapes
Peggy voulait se rapprocher de sa fille pour l'aider à s'occuper du bébé. Elle reproduisait ainsi ce que sa propre mère avait fait pour elle, des décennies plus tôt. Restait à trouver où habiter.
La question de la surface ne l'inquiétait pas. Elle avait déjà vécu un premier grand changement : une maison de 3 600 pieds carrés, environ 334 m², échangée contre un appartement en copropriété de 1 000 pieds carrés, environ 93 m². Après cette première étape, elle se sentait capable de réduire encore. Diviser son espace par plus de trois une seconde fois ne lui faisait pas peur.
Le choix s'est porté sur une tiny house sur roues. Un détail rendait pourtant le projet délicat : en 2021, habiter ce type de logement dans un jardin de Portland était encore, sur le papier, interdit.
Une installation dans une zone grise
Peggy ne s'est pas lancée à l'aveugle. Elle a interrogé plusieurs services municipaux. D'après son récit, la réponse était à peu près la même partout : la ville ne verbalisait pas, sauf en cas de fêtes bruyantes et de plaintes des voisins. Tous savaient aussi qu'un projet de légalisation devait bientôt être voté.
Cette tolérance avait une histoire. Aux États-Unis, les maisons sur roues et les camping-cars sont considérés comme des véhicules, et y vivre à l'année sur un terrain résidentiel est interdit dans la grande majorité des villes. À Portland, la municipalité avait cessé de faire appliquer cette interdiction dès 2017. Selon Sightline, on estimait alors qu'au moins une centaine de ces logements existaient déjà illégalement dans la ville. Leurs habitants risquaient de les perdre si un voisin les signalait.
Le calendrier a finalement joué en faveur de Peggy. Sa maison devait être livrée en juin 2021, mais des retards liés au Covid ont repoussé la livraison à décembre. Entre-temps, le 28 avril 2021, le conseil municipal de Portland a adopté à l'unanimité un ensemble de règles qui autorise l'occupation d'un camping-car ou d'une tiny house sur roues sur un terrain résidentiel. Ces dispositions sont entrées en vigueur le 1er août 2021.
J'ai eu de la chance que ce soit voté avant l'arrivée de ma tiny house. C'est agréable de faire les choses dans les règles.
Selon Sightline, Portland est peut-être la seule ville des États-Unis à avoir pleinement légalisé ces logements sur roues dans les jardins privés, et pas seulement dans les parcs de camping-cars. La règle reste encadrée : un seul logement de ce type est autorisé par terrain.
98 000 dollars, et un choix de toilettes décisif

La maison elle-même a coûté 91 000 dollars à Peggy. Il a fallu ajouter 7 000 dollars pour les raccordements aux réseaux et pour la plateforme de gravier sur laquelle la maison est garée. Le total atteint donc 98 000 dollars.
Ce statut de véhicule explique en grande partie ce budget. Contrairement à une annexe classique bâtie sur des fondations, une tiny house sur roues échappe à Portland à la procédure de permis de construire et aux frais qui l'accompagnent. La ville exige surtout un raccordement supplémentaire à l'eau, aux égouts et à l'électricité. La municipalité n'impose d'ailleurs aucune inspection du logement lui-même.
Chez Peggy, ce raccordement a posé un problème. Un grand arbre se trouvait sur le passage, et il a fallu recourir à une machine de forage dirigé pour faire passer la canalisation d'égout. Les installateurs lui ont alors demandé si elle tenait vraiment à des toilettes avec chasse d'eau. Sa réponse a été un oui sans hésitation. En riant, elle a expliqué qu'au milieu de nulle part, elle aurait pu envisager des toilettes sèches ou à incinération, mais que ces dernières coûtent environ 9 000 dollars.
Pour mettre ce budget en perspective, Sightline cite le cas d'une autre habitante de Portland, Teresa Farrell. On lui avait annoncé 300 000 dollars pour construire une annexe classique sur son terrain. La tiny house qu'elle a finalement achetée lui a coûté 79 000 dollars, livraison depuis la Californie comprise.
Un premier hiver glacial
La vie à 29 m² a demandé quelques ajustements. Pendant son premier hiver à Portland, Peggy avait constamment froid. Elle a fait installer des chauffages supplémentaires, ainsi qu'une jupe tout autour de la base de la maison. Cet habillage empêche l'air froid de circuler sous le plancher.
Le climat humide de l'Oregon impose aussi un entretien régulier. À l'époque du reportage, Peggy repeignait l'extérieur de sa maison pour prendre de vitesse la mousse, capable de s'installer dans la moindre fissure.
Cette formule rappelle celle d'un couple du Texas qui avait construit lui-même une tiny house pour loger la mère de l'épouse. Chez Peggy, la logique est inversée : c'est la grand-mère qui vient apporter son aide, pas l'inverse.
Une maison qui peut suivre la famille
Ce mode de vie apporte à Peggy plusieurs avantages concrets. Elle passe trois journées par semaine avec Nora, tout en gardant un lieu à elle où rentrer chaque soir. Chacun garde son intimité, et la famille reste à quelques mètres.
Les roues ont aussi leur utilité. Si sa fille décide un jour de déménager, Peggy pourra emporter sa maison et la suivre. Elle pourra aussi s'installer dans une communauté de tiny houses. Enfin, sans crédit immobilier à rembourser, elle dispose de plus de liberté pour voyager. À l'automne 2025, elle prévoyait un périple de trois semaines entre Amsterdam, le Kenya et la Tanzanie.
Ce choix de rejoindre ses petits-enfants au fond d'un jardin n'est pas isolé aux États-Unis. En Oregon aussi, une grand-mère de 65 ans a quitté l'Arizona pour un studio de 37 m² construit derrière la maison de sa fille, avec le même objectif : aider à garder les enfants.
Dans la plupart des villes américaines, l'installation de Peggy resterait pourtant hors la loi. L'entreprise Tiny Hookups, spécialisée dans ces raccordements, estime avoir raccordé une quarantaine de maisons sur roues à Portland depuis la légalisation. Elle refuse en revanche régulièrement les demandes venues de l'extérieur de la ville, où ces installations sont toujours interdites.
