Des files d'attente dès le matin, des pompes bâchées et des panneaux « gazole indisponible » en pleine journée. En cette mi-septembre, les scènes se répètent dans de nombreuses stations TotalEnergies. Ce ne sont pas les stations les plus chères qui se vident, mais celles qui affichent les prix les plus bas.
Le phénomène a pris assez d'ampleur pour arriver jusqu'au Conseil des ministres. Mercredi 16 septembre 2026, Emmanuel Macron a demandé à son gouvernement une « totale mobilisation » sur l'approvisionnement et la maîtrise des prix des carburants, selon la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
Une station sur dix en difficulté, presque toutes chez le même groupe
À l'issue du Conseil, Maud Bregeon a donné un chiffre précis : environ 10 % des stations-service françaises ont des difficultés d'approvisionnement sur au moins un carburant. Selon elle, l'« immense majorité » de ces stations appartiennent au réseau TotalEnergies. D'après l'AFP, près de neuf stations en rupture sur dix portent le logo du groupe.
La porte-parole a aussi voulu rassurer sur la logistique. Selon elle, les chaînes d'acheminement ne rencontrent pas de difficultés inhabituelles. Le problème ne vient donc pas des camions ou des dépôts. Il vient d'un afflux massif de clients vers les mêmes pompes.
1,99 euro le litre : l'écart qui fait tout basculer
Pour comprendre cette ruée, il faut regarder les prix. Depuis le 22 juillet 2026, TotalEnergies plafonne de nouveau les prix dans toutes ses stations de France hexagonale. Le litre d'essence ne peut pas dépasser 1,99 euro, et celui de gazole 2,25 euros.
Ailleurs, les prix ont continué de grimper. Mardi 15 septembre, le litre d'essence coûtait en moyenne 2,15 euros, un niveau supérieur au pic de 2022, selon l'AFP. Le gazole atteignait 2,35 euros. La guerre en Iran pèse fortement sur ces prix.
Sur un plein de 50 litres, le plafond représente donc environ 8 euros d'économie en essence et 5 euros en gazole par rapport à la moyenne nationale. L'écart est encore plus grand pour certains clients. Les particuliers qui ont un contrat d'électricité ou de gaz chez TotalEnergies et qui sont inscrits à l'Avantage Carburant paient au maximum 1,99 euro le litre, y compris pour le diesel, jusqu'à la fin de l'année. Pour eux, un plein de gazole revient à environ 18 euros de moins que la moyenne nationale.
Beaucoup d'automobilistes font déjà leurs calculs très précisément. Certains sont allés jusqu'à rouler à l'huile alimentaire. Un plafond aussi visible attire donc naturellement la clientèle, au point de vider les cuves plus vite que prévu.
Ce que le gouvernement veut faire
La réponse de l'exécutif porte d'abord sur les volumes. Selon Maud Bregeon, le chef de l'État veut sécuriser les approvisionnements « dans les jours et dans les semaines qui viennent », notamment auprès d'autres pays.
Le gouvernement travaille aussi sur une piste européenne. Il souhaite obtenir plus de flexibilité dans la réglementation qui s'applique aux raffineries. L'objectif affiché est de faire baisser les prix autant que possible, ou au moins d'en limiter la hausse.
La colère monte également. La flambée des prix a entraîné des appels à manifester qui rappellent le mouvement des gilets jaunes. En Méditerranée, des pêcheurs ont bloqué des dépôts pétroliers. Le blocage du dépôt de Frontignan a été levé après une intervention des CRS. Interrogée sur ce climat, Maud Bregeon a indiqué que le gouvernement ne fermait pas la porte à de nouveaux dispositifs.
Les concurrents dénoncent une concurrence « déloyale »
Le plafonnement ne réjouit pas tout le monde. Les autres distributeurs rappellent que TotalEnergies produit, raffine et distribue son propre carburant, ce qui lui permet de vendre en dessous des prix du marché.
Le PDG de Coopérative U, Dominique Schelcher, parle de « concurrence déloyale ». Michel-Édouard Leclerc utilise la même expression et affirme qu'il ne peut pas suivre :
Moi, je ne peux pas le suivre, nous ne pouvons pas descendre plus bas que nos prix aujourd'hui.
Les petites stations sont les plus fragiles. La Fédération française des combustibles, carburants et chauffage (FF3C), qui représente environ un millier de stations indépendantes, a saisi l'Autorité de la concurrence à la mi-juillet. Elle dénonce un abus de position dominante. En Corse, une quinzaine de stations de la région d'Ajaccio ont fermé le week-end dernier. Leurs exploitants affirment que leur prix d'achat dépasse de plusieurs dizaines de centimes le prix de vente pratiqué par TotalEnergies.
250 à 300 millions d'euros pour TotalEnergies, et des parts de marché en plus
De son côté, Patrick Pouyanné défend une mesure volontaire. Fin août, sur France Inter, le PDG de TotalEnergies a résumé sa position en une phrase : « Rien ne nous obligeait ». En mai, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait pourtant demandé au groupe un « plafonnement généreux », alors que certains réclamaient une taxation des superprofits.
Le plafonnement est appliqué de façon discontinue depuis cinq mois. Selon le groupe, il a coûté entre 250 et 300 millions d'euros. Sur la même période, le bénéfice semestriel de TotalEnergies a doublé pour atteindre 11,2 milliards d'euros.
L'opération rapporte aussi des clients. Le groupe estime être passé de 22 % à 25 % de parts de marché. Patrick Pouyanné a toutefois prévenu que si une taxation était décidée, il n'y aurait plus jamais de plafonnement chez TotalEnergies.
Le carburant pèse déjà lourd dans le budget des ménages. Selon l'Insee, une partie des Français consacre l'équivalent d'un mois de revenus par an au carburant. Les stations à 1,99 euro risquent donc de rester très fréquentées tant que le plafond sera maintenu.
